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Full text of "...Lettres à un absent"

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LETTRES 

UN ABSEN' 



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LETTRES 



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LETTRES 



A UN ABSENT 



ALPHONSE DAUDET 
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LETTRES 



A UN ABSENT 




ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR 

47. PA»»Aû« CHOilfUl. 47 



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TOÉTE Tc/iVL Qdl^ÊNE 



CAPITAINE DE MOBILES 



PREMIERE PARTIE 



LE SIÈGE DE PARIS 




LETTRES 

A UN ABSENT 



LA REDDITION. 



Écrit le 6 février 1B71. 

le sais pas quel air de bravoure on 
I va vous chanter au Grand Théâtre de 
1 Bordeaux, à propos du siège et de la 
reddition de Paris; mais si tu veux une fois pour 
toutes mon sentiment sur cette lamentable épo- 
pée, le voici en quatre mots : 

Nos vaillants généraux, — que le diable em- 



LETTRES A UN ABSENT. 



porte! — ont défendu Tex- capitale comme ils 
auraient défendu Mézières, Toul ou Verdun, 
d'après un certain code militaire qu'ils portent 
depuis l'école au fond de leurs képis : Article i**". 
(( Une place bloquée ne se débloque jamais elle- 
même. » Et ils sont partis de là pour essayer le 
débloquement. 

Remarque en passant que ces mêmes tacti- 
ciens, huit jours avant le siège, nous disaient 
avec une adorable suffisance que nous pouvions 
être enlevés par un coup de force, mais pour 
être investis, — jamais. 

Eh! si, généraux du bon Dieu, nous pouvions 
être investis. Les Prussiens ont la patte large, et 
malgré son formidable tour de taille , Paris , en 
moins d'une semaine, s'est trouvé pincé comme 
une guêpe entre leurs gros gants de soudards... 
mais si vous aviez osé, nous pouvions nous tirer 
de là. Paris est un géant, il fallait le faire se 
battre en géant, donner du large à son génie, 
mettre en mouvement tous ses muscles. Quand 
la Marne vous a gênés, il fallait que Paris avalât 
la Marne. Ces terribles hauteurs de Châtillon , 
de Meudon, de Champigny, tous ces moulins, 
toutes ces buttes dont les noms ridicules et san- 
glants nous poursuivaient jusque dans nos rêves, 
Paris d'un coup de reins pouvait les envoyer 
dans la Lune. C'était l'affaire de quatre cent 



LA REDDITION. 



mille pioches travaillant pendant un mois der- 
rière cent mille fusils... mais vous ne l'avez 
jamais voulu. 

Ah ! la véritable histoire de ce siège, ce n'est 
pas dans les journaux ni dans les livres qu'il 
faudra la chercher; cest au ministère de la 
guerre. Là se sont livrées les grandes batailles 
sous Paris. Là sont venus échouer contre les 
ronds de cuir de la bureaucratie militaire tous 
les efforts individuels, tous les bons vouloirs, 
tous les enthousiasmes enflammés, toutes les 
grandes idées pour la défense... C'était pitié 
de voir le ministre. Dorian et son personnel des 
travaux publics, si actif, si intelligent, courir de 
bureaux en bureaux, se faire bien humble, bien 
petit, supplier à deux mains jointes : 

« Par grâce! messieurs de la guerre, nous 
savons le peu que nous sommes et que le plus 
malin d'entre nous ne pourrait pas même servir 
de brosseur à vos Guiod et à vos Frébault... Oui, 
vous avez raison, tous nos ingénieurs sont des 
ânes, nos conducteurs ne s'entendent à rien; 
mais c'est égal..» essayez tout de même nos 
petites pièces de 7 se chargeant par la culasse, 
et nos cantines volantes qui verseront des ton- 
neaux de café et de vin chaud à vos soldats au 
cœur même de la bataille, et nos ballons captifs 
qui, sans qu'il vous en coûte un seul homme, 



8 LETTRES A UN ABSENT. 

iront reconnaître si vraiment ce sont bien des 
batteries de tuyaux de poêle qu'on est en train 
d'installer sur la butte de Châtillon... » 

Et comme ils étaient fiers, ces braves Travaux 
Publics, lorsque après cinq mois de supplica- 
tions, de démarches, de paperasseries, ils parve- 
naient à faire mettre en ligne quelques-unes 
de ces pièces de 7, dont un de nos grands capi- 
taines disait de sa voix de faubourg légèrement . 
éraillée : 

« Elle ne va pas trop mal, c'te artillerie du 
commerce!... Faudra que je m'en fasse acheter.» 

Trop tard , mon général. Les Prussiens ont 
tout raflé... 

... A présent, c'est fini. Paris a mangé du 
pain blanc et du beurre. Il n'y a plus à y reve- 
nir. Les premiers jours j'ai bien ragé, — Dieu ! 
que j'ai ragé, — mais depuis quelque temps je 
sens qu'il y a au fond, tout au fond de moi- 
même, quelque chose d'apaisé et de détendu. 
C'était si long, mon cher, ce siège ! si angois- 
sant, si monotone. Il me semble que je viens de 
passer cinq mois en mer, avec un calme plat 
presque continuel.. 

Et dire que pour certaines gens ces cinq mois 
de tristesse énervante auront été un enivrement, 
une fête perpétuelle. Depuis les baladeurs de 
faubourg qui gagnent leurs quarante-cinq sous 



LA REDDITION. 



par jour à ne rien faire, jusqu'aux majors à sept 
galons, entrepreneurs de barricades en chambre, 
ambulanciers de Gamache tout reluisants de 
bons jus de viande, francs-tireurs fantaisistes se 
pavanant dans les cafés et n'appelant plus les 
garçons qu'à coups de sifflets d omnibus, com- 
mandants de la garde nationale logés avec leurs 
dames dans des appartements réquisitionnés, 
tous les accapareurs, tous les exploiteurs, les 
voleurs de chiens, les chasseurs de chats, les 
marchands de pieds de cheval, d'albumine, de 
gélatine, les éleveurs de pigeons, les proprié- 
taires de vaches laitières, et ceux qui ont des 
billets chez l'huissier, et ceux qui n'aiment pas 
payer leurs termes, pour tout ce monde-là, la fin 
du siège est une désolation — qui n'a rien de 
patriotique. Paris ouvert, il va falloir rentrer 
dans le rang, travailler, regarder la vie en face, 
rendre les galons, les appartements, retourner 
au chenil, — et c'est dur... 

Certes je ne voudrais pas calomnier la répu- 
blique. D'abord, je ne sais pas encore ce que 
c'est; puis, ayant vu de près les hommes et les 
choses de l'empire, je n'ai pas le droit d'être dif- 
ficile. N'importe ! ce qui se passe autour de moi 
depuis le 4 septembre m'a rempli le cœur d'amer- 
tume et rendu plus sceptique que jamais. Tout 
ce que* je connaissais de sots, de traînards, de 



lo LETTRES A UN ABSENT. 



paresseux, d'incapables, s'est fait jour, a trouvé 
sa place. Bien entendu je ne parle pas des répu- 
blicains convaincus, fidèles, des hommes de la 
veille ; ceux-là ont eu leur tour, et c'était justice ; 
mais les autres, ceux dont ce triste empire n'au- 
rait pas voulu même pour moutardiers, ils sont 
tous casés, tous. Jusqu'à ce misérable et piteux 
N..., que nous avons vu pendant l'agonie du 
dernier règne gueuser par tous les ministères 
une place de n'importe quoi ; le voilà maintenant 
commissaire de police de la république dans un 
arrondissement sang-de-bœuf. 

Quelque chose de bien étrange aussi, c'est de 
voir — au milieu du grand branle-bas politique 
— l'immuabilité de certains hommes et de cer- 
taines situations. Le type le plus complet de ces 
hommes-bouées y qui flottent par tous les temps et 
reviennent toujours sur l'eau quoi qu'il arrive, est 
le digne secrétaire général du ci-devant Corps 
législatif. Tous les journalistes de Paris ont 
connu ce long personnage à face blême — lèvres 
minces, sourire triste, tête de funambule et de 
sacristain — qu'on voyait assis à une petite table, 
tout en haut de la tribune, derrière le fauteuil 
présidentiel... J'aime à croire que la place est 
bonne ; car voilà plus de trente ans que le bon- 
homme s'y accroche, et il faudrait un fier coup 
de vent pour le faire tomber de là-haut. Les rois 



LA REDDITION. ii 

s'en vont, les empires croulent, les pétards de la 
république font sauter l'Assemblée en l'air... Il 
n'y a que la petite table de M. Valette qui ne 
bouge pas, et elle ne bougera jamais. 

Parlez-moi des hommes in-dis-pen-sa-bles ! 
Celui-là en est un, ou du moins il le laisse 
croire, et c'est ce qui le rend si fort. Il paraît 
que personne en France, pas même M. Thiers, 
ne connaît le règlement comme lui, et que s'il 
n'était pas là, la machine parlementaire île 
pourrait plus fonctionner. Du reste, en dehors 
de ce terrible règlement sur lequel il est impi- 
toyable, l'homme de toutes les concessions et de 
toutes les souplesses... « Si Votre Excellence le 
désire... » disait-il de sa voix la plus sucrée en 
s'inclinant jusqu'à terre déviant M. Palikao. 
C'était le 4 septembre à midi. Le 6 septembre, à 
la même heure, il entrait dans les salons de la 
place Beauvau, et avec le même sourire obsé- ' 
quieux, le même tour de reins courtisanesque, il 
disait à M. Gambetta : « Si Votre Excellence 
veut bien me le permettre... » Aussi cette fois, 
comme toujours, vous l'a-t-on laissé bien tran- 
quille à sa petite table du Corps législatif, les 
clefs du Palais dans sa poche, avec un piquet de 
gardes nationaux devant sa porte pour lui faire 
honneur; et pendant cinq mois, il n'a eu qu'à 
cueillir des violettes sur les belles pelouses de la 



la LETTRES A UN ABSENT. 

présidence, et à se présenter à la caisse réguliè- 
rement. Puis la Chambre de Bordeaux s'est ou- 
verte, et à présent il est là-bas, toujours souriant, 
à sa petite table, derrière le fauteuil présiden- 
tiel. 

Un mot de cet aimable personnage achèvera 
de te le peindre. Un jour qu'un de ses employés 
essayait de lui faire tête, en se targuant de la 
protection de M. Schneider, alors président du 
Corps législatif, M. Valette manda le pauvre 
diable dans son cabinet, et là, doucement, sans 
se fâcher, lui dit entre cuir et chair cette parole 
mémorable : 

(( Prenez garde à ce que vous faites, mon 
ami... Les présidents ne sont pas éternels!... » 

M. Valette, lui, est éternel. 

Il s'appelle Vo/ldmînistration. 



miM 



W 



II 



LES MERES. 




E matin-là, j'étais allé au mont Valé- 

rien voir notre ami le peintre B , 

lieutenant au5c mobiles de la Seine. Jus- 
tement le brave garçon se trouvait de garde. Pas 
moyen de bouger. Il fallut rester à se promener 
de long en large, comme des matelots de quart, 
devant la poterne du fort, en causant de Paris, de 
la guerre et de nos chers absents... Tout à coup 
mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, 
est toujours resté le féroce rapin que tu sais, s'in- 
terrompt, tombe en arrêt, et me prenant le bras : 
« Oh ! le beau Daumier, » me dit-il tout bas, 
et du coin de son petit œil gris allumé subite- 
ment comme l'œil d'un chien de chasse, il me 
montrait les deux vénérables silhouettes qui ve- 
naient de faire leur apparition sur le plateau du 
mont Valérien. 



14 LETTRES A UN ABSENT. 



Un beau Daumier en effet. L'homme en longue 
redingote marron, avec un collet de velours 
verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des 
bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, 
les yeux ronds, le nez en bec de chouette. Une 
tête d*oiseau ridé, solennelle et bête. Pour 
Tachevèr, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où 
sortait le goulot d'une bouteille, et sous l'autre 
bras une boîte de conserves, réternelle boîte en 
fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir 
sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la 
femme, on n'apercevait d'abord qu'un chapeau- 
cabriolet gigantesque et un châle Ternaux qui 
la serrait étroitement du haut en bas comme 
pour bien dessiner sa misère ; puis, de temps en 
temps, entre les ruches fanées de la capote, un 
bout de nez pointu qui passait, et quelques che- 
veux grisonnants et pauvres. 

En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta 
pour prendre haleine et s'essuyer le front. Il ne 
fait pourtant pas chaud là-haut, dans les brumes 
de fin novembre ; mais ils étaient venus si vite... 
La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit 
à la poterne, elle nous regarda une minute en 
hésitant, comme si elle voulait nous parler; 
puis, intimidée sans doute par les galons de 
l'officier, elle aima mieux s'adresser à la senti- 
nelle, et je l'entendis qui demandait timidement 



LES MERES. i$ 



à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième 
du troisième. 

(( Restez là, dit l'homme de garde, je vais le 
faire appeler. » 

Alors, toute joyeuse, avec un soupir de soula- 
gement, elle retourna vers son mari; et tous 
deux allèrent s'asseoir à Técart sur le bord d'un 
talus. 

Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont 
Valérien est si grand, si compliqué de cours, de 
glacis, de bastions, de casernes, de casemates! 
Allez donc chercher un mobile de la sixième 
dans cette ville inextricable, suspendue entre 
terre et ciel et flottant en spirale au milieu des 
nuages comme l'île de Laputa. Sans compter 
qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, 
de trompettes, de soldats qui courent, de bidons 
qui sonnent. C'est la garde qu'on relève, les cor- 
vées, la distribution, un espion tout sanglant 
que des francs-tireurs ramènent à coups de 
crosse, des paysans de Nan terre qui viennent se 
plaindre au général, une estafette arrivant au 
galop, l'homme transi, la bête ruisselante, des 
cacolets revenant des avant-postes avec les bles- 
sés qui se balancent au flanc des mules et gei- 
gnent doucement comme des agneaux malades, 
des matelots halant une pièce neuve au son du 
fifre et des « hissa ! ho !» ; le troupeau du fort 



i6 LETTRES A UN ABSENT. 

qu'un berger en pantalon rouge pousse devant 
lui, la gaule à la main, le chassepot en bandou- 
lière ; tout cela va, vient, s'entre-croise dans les 
cours, s'engoufFre sous la poterne comme sous la 
porte basse d'un caravansérail d'Orient. 

« Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon ! » 
disaient pendant ce temps les yeux de la pauvre 
mère ; et toutes les cinq minutes elle se levait, 
s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un 
regard furtif dans Tavant-cour en se garant 
contre la muraille; mais elle n'osait plus rien 
demander de peur de rendre son enfant ridicule. 
L'homme, encore plus timide qu'elle, ne bou- 
geait pas de son coin; et chaque fois qu'elle 
revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, 
on voyait qu'il la grondait de son impatience et 
qu'il lui donnait force explications sur les néces- 
sités du service avec des gestes d'imbécile qui 
veut faire l'entendu. 

J'ai toujours été très-curieux de ces petites 
scènes silencieuses et intimes qu'on devine en- 
core plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes 
de la rue qui vous coudoient quand vous mar- 
chez et d'un geste vous révèlent toute une exis- 
tence; mais ici ce qui me captivait surtout, 
c'était la gaucherie, la naïveté de mes person- 
nages, et j'éprouvais une véritable émotion à sui- 
vre à travers leur mimique, expressive et limpide 



LES MERES. 17 



comme Tâme de deux acteurs de Séraphin, toutes 
les péripéties d'un adorable drame familial... 
Je voyais la mère se disant un beau matin : 

«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses con- 
signes... Il y a trois mois que je n'ai pas vu mon 
enfant... Je veux aller l'embrasser. » 

Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré 
à l'idée des démarches a faire pour se procurer 
un permis, a d'abord essayé de la raisonner : 

« Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont 
Valérien est au diable... Comment feras-tu pour 
y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une cita- 
delle ! les femmes ne peuvent pas entrer. 

— Moi, j'entrerai, » dit la mère, et comme il 
fait tout ce qu'elle veut, l'homme s'est mis en 
route, il est allé au secteur, à la mairie, à Tétat- 
major, chez le commissaire, suant de peur, ge- 
lant de froid, se cognant partout, se trompant 
de porte, faisant deux heures de queue à un 
bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le 
soir, il est revenu avec un permis du gouver- 
neur dans sa poche... Le lendemain on s'est 
levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le 
père casse une croûte pour se réchauffer, mais 
la mère n'a pas faim. Elle aime mieux déjeuner 
là-bas avec -son fils. Et pour régaler un peu le 
pauvre mobile, vite, vite on empile dans le ca- 
bas le ban et l'arrière-ban des provisions de 



i8 LETTRES A UN ABSENT. 

siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jus- 
qu'à la boîte, une boîte de huit francs qu'on 
gardait précieusement pour les jours de grande 
disette. Là-dessus les voilà partis. Comme, ils 
arrivaient aux remparts, on venait d'ouyrir les 
portes. Il a fallu montrer le permis. C'est la 
mère qui avait peur... Mais non! Il paraît qu'on 
était en règle. 

(( Laissez passer! » dit l'adjudant de service. 

Alors seulement elle respire : 

« Il a été bien poli, cet officier.» 

Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle 
se dépêche. L'homme a peine à lui tenir pied : 

(( Comme tu vas vite, chérie ! » 

Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les 
vapeurs de l'horizon, le mont Valérien lui fait 
signe : 

« Arrivez vite... il est ici. » 

Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une 
nouvelle angoisse... 

Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas 
venir ! 

Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le 
bras du vieux et se redresser d'un bond.,. De 
loin, sous la voûte de la poterne, elle avait 
reconnu son pas. C'était lui... Quand il parut, 
la façade du fort en fut toute illuminée. 

Un grand beau garçon, ma foi! bien planté. 



LES MERES. 19 



sac au dos, fusil au poing... Il les aborda, le 
visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse : 

({ Bonjour, maman. » 

Et tout de suite sac, couverture, chassepot, 
tout disparut dans le grand chapeau-cabriolet. 
Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut pas 
long; Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était 
insatiable... 

« Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?... 
Où en es-tu de ton linge? » 

Et, sous les ruches de la capote, je sentais le 
long regard d'amour dont elle Tenveloppait des 
pieds à la tête, dans une pluie de baisers, de 
larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois 
de tendresse maternelle qu'elle lui payait tout 
en une fois... Le père était très-ému, lui aussi, 
mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il compre- 
nait que nous le regardions et clignait de l'œil 
de notre côté comme pour nous dire : 

« Excusez-la... c'est une femme. » 

Si je l'excusais ! 

Une sonnerie de clairon vint souffler subite- 
ment sur cette belle joie. 

(( On rappelle!... dit l'enfant. Vite, il faut que 
je m'en aille! 

— Comment! tu ne déjeunes pas avec nous? 

— Mais non ! je ne peux pas. . . Je suis de garde 
pour vingt-quatre heures, tout en haut du fort. 



20 LETTRES A UN ABSENT. 



— Oh ! » fit la pauvre femme ; et elle ne put 
pas en dire davantage. 

Ils restèrent un moment à se regarder tous les 
trois d'un air consterné. Puis le père, prenant la 
parole : 

(( Au moins emporte la boîte, » dit-il d'une 
voix déchirante, avec une expression à la fois 
touchante et comique de gourmandise sacrifiée. 
Mais voilà que, dans le trouble et Témotion des 
adieux, on ne la trouvait plus cette maudite 
boîte; et c'était pitié de voir ces mains fébriles 
et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient, 
d'entendre ces voix entrecoupées de larmes qui 
demandaient : « la boîte? où est la boîte ! » sans 
honte de mêler ce petit détail de ménage à cette 
grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut 
une dernière et longue étreinte, et l'enfant ren- 
tra dans le fort en courant... 

Pense qu'ils étaient venus de bien loin pour ce 
déjeuner, qu'ils s'en faisaient une grande fête, 
que la mère n'en avait pas dormi de la nuit; et 
dis moi si tu sais rien de plus navrant que cette 
partie manquée, ce coin de paradis entrevu et 
refermé tout de suite si brutalement. 

Ils attendirent encore quelque temps, immo- 
biles à la même place, les yeux toujours cloués 
sur cette poterne où leur enfant venait de dispa- 
raître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi- 



LES MERES. 21 



tour, toussa deux ou trois coups d'un air très- 
brave, et sa voix une fois bien assurée : 

« Allons ! la mère, en route ! » dit-il tout haut 
et fort gaillardement. Là-dessus il nous fit un 
grand salut et prit le bras de sa femme... Je les 
suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le 
père avait l'air furieux. Il brandissait le cabas 
avec des gestes désespérés... La mère, elle, pa- 
raissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la 
tête basse, les bras au corps. Mais par moments, 
sur ses épaules étroites, je croyais voir le châle 
Ternaux frissonner convulsivement. 





III 



LES AVANT-POSTES. 




ES notes que tu vas lire ont été écrites 
au jour le jour en courant les avant- 
postes. C'est une feuille de mon carnet 
que je détache à ton intention, pendant que le 
siège de Paris est encore chaud. Tout cela est 
haché, heurté, bâclé sur le genou, déchiqueté 
comme un éclat d'obus ; mais je te l'envoie tel 
quel^ sans rien changer, sans même me relire. 
J'aurais trop peur de vouloir inventer, faire in- 
téressant, et de gâter tout. 



A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE. 

Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, 
crayeuse. Sur la boue gelée de la route, des 
bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec Tar- 
tillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les 



LES AVANT-POSTES. 2} 



hommes, trébuchant, marchent la tête basse, en 
grelottant, le fusil à la bricole, les mains dans 
leurs couvertures comme dans des manchons. 
De temps en temps on crie : 

(( Halte! » 

Les chevaux s'effarent, hennissent. Les cais- 
sons tressautent. Les artilleurs se hissent sur 
leurs selles et regardent, anxieux, par delà le 
grand mur blanc du Bourget. 

(( Est-ce qu'on les voit? » demandent les sol- 
dats en battant la semelle... 

Puis, en avant!... Le flot humain un moment 
refoulé s'écoule toujours lentement, toujours 
silencieux. ■ 

A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervil- 
liers, dans le ciel froid qu'illumine un soleil 
levant d'argent mat, le gouverneur et son état- 
major, petit groupe fin, se détachant comme sur 
une nacre japonaise. Plus près de moi, un grand 
vol de corneilles noires posées au bord du che- 
min; ce sont des chers frères ambulanciers. De- 
bout, les mains croisées sous leurs capes, ils 
regardent défiler toute cette chair à canon d'un 
air humble, dévoué et triste. 

Même journée, — Villages déserts, abandon- 
nés; maisons ouvertes, toits crevés, fenêtres sans 
auvents qui vous regardent comme des yeux 
morts. Par moments, dans une de ces ruines où 



2^ LETTRES A UN ABSENT. 

tout sonne, on entend quelque chose qui. remue, 
un bruit de pas, une porte qui grince; et quand 
vous avez passé, un Hgnard vient sur le seuil, 
Tceil cave, méfiant, — maraudeur qui fait des 
fouilles ou déserteur qui cherche à se terrer... 
Vers midi, entré dans une de ces maisons de 
paysans. Elle était vide et nue, comme raclée 
avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine 
sans portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse- 
cour ; au fond de la cour une haie vive, et der- 
rière la campagne à perte de vue. Il y avait dans 
un coin un petit escalier de pierre en colimaçon. 
Je me suis assis sur une marche et je suis resté 
là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et ce 
grand calme de tout. Deux ou trois grosses mou- 
ches de l'été d'avant, ranimées par la lumière, 
bourdonnaient au plafond contre les solives. 
Devant la cheminée, où se voyaient des traces 
de feu, une pierre rouge de sang gelé. Ce siège 
ensanglanté au coin de ces cendres encore chaudes 
racontait une veillée lugubre, 

LE LONG DE LA MARNE. 

Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. 
Ciel bas, bise froide, brouillard. 

Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres 
closes. Entendu derrière une palissade un trou- 



LES AVANT-POSTES. 25 

peau d oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas 
parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un 
cabaret ouvert. Il fait chaud, le poêle ronfle. 
Trois mobiles de province déjeunent presque 
dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage 
enflammé, les coudes sur la table, les pauvres 
moblots dorment et mangent en même temps... 
En sortant de Montreuil, traversé le bois de 
Vincennes tout bleu de la fumée des bivouacs. 
L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent 
des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir 
les trembles, les bouleaux, les jeunes frênes 
qu'on emporte la racine en l'air, avec leur fine 
chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la 
route. 

A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en 
grands manteaux, mobiles de Normandie jouf- 
flus et ronds de partout comme des pommes, 
petits zouaves encapuchonnés et lestes, lignards 
voûtés, coupés en deux, leurs mouchoirs bleus 
sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille 
et flâne par les rues, se bouscule à la porte de 
deux épiciers restés ouverts. Une petite ville 
d'Algérie. — Enfin voici la campagne. Longue 
route déserte qui descend vers la Marne. Admi- 
rable horizon couleur de perle, arbres dépouillés 
frissonnant dans la brume. Au fond, le grand 
viaduc du chemin de fer, sinistre à voir avec ses 



26 LETTRES A UN ABSENT. 

arches coupées, comme des dents qui lui man- 
quent. En traversant le Ferreux, dans une des 
petites villas du bord du chemin, jardins sacca- 
gés, maisons dévastées et mornes, vu derrière 
une grille trois grands chrysanthèmes blancs 
échappés au massacre et tout épanouis. J'ai 
poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient si 
beaux que je n'ai pas osé les cueillir. 

Pris à travers champs et descendu à la Marne. 
Comme j'arrive au bord de l'eau, le soleil débar- 
bouillé tape en plein sur la rivière. C'est char- 
mant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu 
la veille, étage paisiblement ses maisonnettes 
blanches sur la côte au milieu des vignes. De ce 
côté-ci de la rivière, une barque dans les ro- 
seaux. Sur la rive, un groupe d'hommes qui 
causent en regardant le coteau vis-à-vis. Ce sont 
des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si 
les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. 
Pendant que le bachot traverse, un des éclai- 
reurs assis à l'arrière me dit tout bas : 

« Si vous voulez des chassepots, la mairie de 

Petit-Bry en est pleine. Ils y ont laissé aussi un 

colonel de la ligne, un grand blond, la peau 

blanche comme une femme, et des bottes jaunes 

toutes neuves. » 

Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout 
frappé. Il y revient toujours : 



LES AVANT-POSTES. 27 

(( Vingt dieux ! les belles bottes ! )> et ses yeux 
brillent en m'en parlant. 

Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin 
chaussé d'espadriHes, quatre ou cinq chassepots 
sur les bras, déboule d'une ruelle et vient ver§ 
nous en courant : ; 

« Ouvrez Tœil, voilà les Prussiens, » 

Vite on se blottit derrière un petit mur et on 
regarde. 

Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, 
c'est d'abord un cavalier, silhouette mélodrama- 
tique, penché en avant sur sa selle, le casque en 
tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers 
viennent ensuite, puis des fantassins qui se ré- 
pandent dans les vignes en rampant. 

Un d'eux — tout près de nous — a pris posi- 
tion derrière un arbre et n'en bouge plus. Un 
grand diable à longue capote brune, un mou- 
choir de couleur serré autour de la tête. De la 
place où nous sommes^ ce serait un joli coup de 
fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent 
ce qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque ; 
le marinier commence à jurer. Nous repassons 
la Marne sans encombre... Mais à peine abor- 
dés, voilà des voix étouffées qui nous appellent 
de l'autre rive : 

« Ohé! du bateau!... » 

C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure 



28 LETTRES A UN ABSENT. 

et trois ou quatre de ses camarades qni ont essayé 
de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent 
précipitamment. Par malheur, il n'y a plus per- 
sonne pour aller les chercher. Le marinier a dis- 
paru : 

c( Je ne sais pas ramer, » me dit assez piteu- 
sement le sergent des éclaireurs blotti avec moi 
dans un trou du bord de Teau. Pendant ce 
temps^ les autres s'impatientent : 

(( Mais venez donc ! mais venez donc ! » 

Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est 
lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et 
tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de 
là-haut qui me regarde, immobile derrière son 
arbre... En abordant, un des éclaireurs saute 
avec tant de précipitation, que la barque se rem- 
plit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans 
s'exposer à couler. Le plus brave reste sur la 
berge, à attendre. C'est un caporal de francs- 
tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit 
oiseau piqué sur le devant de sa casquette. J'au- 
rais bien voulu retourner le prendre ; mais on 
commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il 
a attendu un moment, sans rien dire ; puis il a 
filé du côté de Champigny, en rasant les murs. 
Je ne sais pas ce qu'il est devenu. 

Même journée, — Quand le dramatique se 
mêle au grotesque, dans les choses aussi bien 



LES AVANT-POSTES. 29 

que dans les êtres, il arrive à des effets de ter- 
reur ou d*émotion d'une singulière intensité. 
Est-ce qu'une grande douleur sur une face ridi- 
cule ne vous émeut pas plus profondément 
qu'ailleurs? Vous figurez-vous un bourgeois de 
Dàumier dans les épouvantes de la mort, ou 
pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un 
fils tué qu'on lui rapporte? N'y a-t-il pas là 
quelque chose de particuïièremeut poignant?... 
Eh bien ! toutes ces villas bourgeoises du bord 
de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques, 
rose tendre, vert-pomme, jaune-serin, tourelles 
moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse 
brique, jardinets rococos où se balancent des 
boules de métal blanc, maintenant que je les 
vois dans la fumée de la bataille, avec leurs 
toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, 
leurs murailles toutes crénelées, de la paille et 
du sang partout, je leur trouve cette physiono- 
mie épouvantable... 

La maison où je suis entré pour me sécher 
était bien le type d'une de ces maisons-là. Je 
suis monté au premier étage dans un petit salon, 
rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapis- 
serie. Il y avait encore par terre des rouleaux 
de papier et des bouts de baguettes dorées ; du 
reste, pas trace de meubles, rien que des tessons 
de bouteilles, et dans un coin une paillasse où 



jo LETTRES A UN ABSENT. 

dormait un homme en blouse. Sur tout cela, 
une vague odeur de poudre, de vin, de chan- 
delle, de paille moisie... Je me chauffe avec un 
pied de guéridon devant une cheminée bête, en 
nougat rose. Par moment, quand je la regarde, 
il me semble que je passe une après-midi de di- 
manche à la campagne chez de bons petits bour- 
geois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet der- 
rière moi?... Non! ce sont des francs-tireurs qui 
chargent et déchargent leurs chassepots. Déto- 
nation à part, c'est tout à fait le bruit du tric- 
trac... A chaque coup de feu, on nous répond de 
la rive en face. Le son porté sur l'eau ricoche et 
roule sans fin entre les collines. 

Parles meurtrières du salon, on voit la Marne 
qui reluit, la berge pleine de soleil, et des Prus- 
siens qui détalent comme de grands lévriers à 
travers les échalas de vignes. 



SOUVENIR DU FORT MONTROUGE. 

Tout en haut du fort, sur le bastion, dans 
l'embrasure des sacs de terre, les longues pièces 
de marine se dressaient fièrement, presque droites 
sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi 
pointées, la gueule en Tair, avec leurs anses des 
deux côtés comme des oreilles, on aurait dit de 



LES AVANT-POSTES. 31 

grands chiens de chasse aboyant à la lune, hur- 
lant à la mort... Un peu plus bas, sur un terre- 
plein, les matelots, pour se distraire, avaient fait 
comme en un coin de navire une miniature de 
jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, 
des pelouses, des rocailles, et même un bananier. 
Pas bien grand par exemple, guère plus haut 
qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien 
tout de même, et son panache vert faisait frais à 
l'œil, au milieu des sacs de terre et des piles 
d'obus. 

Oh ! le petit jardin du fort Montrouge ! Je 
voudrais le voir entouré d'une grille, et qu'on y 
mît une pierre commémorative où seraient les 
noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de 
tous les braves marins qui sont tombés là, sur 
ce bastion d'honneur. 



A LA POUILLEUSE. 



Le matin du 20 janvier. 

Joli temps doux et voilé. Grandes terres de 
labour ondulant au loin comme la mer. Sur la 
gauche, les hautes collines sablonneuses qui ser- 
vent de contrefort au mont Valérien. A droite, 
le moulin Gibet, petit moulin de pierre aux ailes 
fracassées, avec une batterie sur la plate-forme. 



J2 LETTRES A UN ABSENT. 

Suivi pendant un quart d'heure la longue tran- 
chée qui mène au moulin, et sur laquelle flotte 
comme un petit brouillard de rivière. C'est la 
fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font 
le café, et soufflent le bois vert qui les aveugle 
et les fait tousser. D'un bout à l'autre de la 
tranchée court une longue toux creuse... 

La Pouilleuse. Une ferme horizonnée de pe- 
tits bois. Arrivé juste à temps pour voir nos der- 
nières lignes battre en retraite. C'est le troisième 
mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au 
grand complet, commandant en tête. Après Tin- 
compréhensible débandade à laquelle j'assiste 
depuis hier soir, cela me remonte un peu le 
cœur. Derrière eux, deux hommes à cheval pas- 
sent près de moi, un général et son aide de camp. 
Les chevaux vont au pas ; les hommes causent, 
les voix sonnent. On entend celle de l'aide de 
camp, voix jeune, un peu obséquieuse : 

« Oui, mon général... Oh! non, mon géné- 
ral... Sans doute, mon général. » 

Et le général d'un ton doux et navré ; 

rc Comment! il a été tué? Oh! le pauvre en- 
fant! le pauvre enfant!... » 

Puis un silence et le piétinement des chevaux 
dans la terre grasse... Je reste seul un moment 
à regarder ce grand paysage mélancolique, qui 
a quelque chose des plaines du Chélif ou de la 



LES AVANT-POSTES. 



a 



Mitidja. Des files de brancardiers en blouses 
grises montent d'un chemin creux, avec leur 
drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire 
en Palestine, au temps des croisades. 





IV. 



LES DICTATEURS. 



mm 



E rappelles-tu le numéro 7 de la rue 
de Tournon, et ce mémorable hôtel du 
Sénat, où nous avons tant mangé de bis- 
cuits de Reims à la poussière ? J'ai passé devant, 
ce matin, en allant visiter le quartier des bombes. 
La maison est toujours la même; la cour aussi 
noire, aussi mouillée, les grandes croisées de la 
table d'hôte aussi ternies qu'il y a douze ans. 
Seulement, la salle à manger m'a paru moins 
bruyante... 

Quel train c'était — de notre temps — à l'heure 
des repas ! Il y avait là une douzaine d'étudiants 
méridionaux — mais du vilain Midi — avec des 
barbes en palissandre, trop noires, trop luisantes, 
un accent criard, des gestes désordonnés et de 
grands nez tombants qui leur faisaient à tous des 
têtes de cheval. Mon Dieu! que ces jeunes Gas- 



LES DICTATEURS. 15 

cons étaient donc insupportables ! Quelle agita- 
tion dans le vide, quelle niaiserie, quel aplomb, 
quelle turbulence! Un d'eux surtout, le plus 
criard, le plus gesticulant de la bande, m'est 
resté particulièrement dans le souvenir. Je le 
vois toujours arriver dans la salle, le dos voûté, 
roulant des épaules, borgne avec cela et le visage 
tout enflammé. 

Dès qu'il entrait, les autres têtes de cheval se 
dressaient autour de la table, et un hennissement 
formidable Taccueillait : 

« Ah! ah! ah!... voilà Gambetta! » 

Ils disaient Ghâmbetthâh, ces monstres ! et ils 
en avaient plein la bouche. 

Lui s'asseyait bruyamment, s'étalait sur la 
table, se renversait sur sa chaise, pérorait, frap- 
pait du poing, riait à fendre les vitres, tirait la 
nappe à lui, crachait loin, se grisait sans boire, 
vous arrachait les plats des mains, les paroles de 
la bouche, et, après avoir parlé tout le temps, 
s'en allait sans avoir rien dit ; Gaudissart et Ga- 
zonal tout ensemble , c'est-à-dire ce qu'on peut 
imaginer de plus provincial, de plus sonore et de 
plus ennuyeux. Je me souviens qu'une fois j'avais 
amené à notre table un petit employé de la ville, 
garçon très-froid, très en dedans, qui venait de 
débuter au Charivari^ et signait Henri Rochefort 
des articles de théâtre d'une prose aussi sobre et 



j(5 LETTRES A UN ABSENT. 

aussi réservée que sa personne. Gàmbetta, pour 
faire honneur au journaliste, le prit à sa droite 
du côté de son bon œil, et l'abreuva tout un soir 
de son éloquence, si bien et si longtemps, que le 
futur directeur de la commission des barricades 
emporta de mon dîner une magnifique migraine 
qui coupa court à nos relations. Je Tai bien 
regretté depuis. 

Et voilà, mon cher absent, comme on se trompe 
sur les hommes I Que de fois nous nous sommes 
dit que cette fleur de Tarn-et-Garonne retour- 
nerait à son terroir et s'en irait s'aplatir un jour 
ou l'autre entre les lourds feuillets d'un Code 
de province, aux environs d'Auch ou de Pézenas ! 
Nous ne nous doutions guère alors qu'il y avait 
là devant nous un grand orateur en graine, un 
député, un ministre, un dictateur, et que de 
cette cervelle en désordre, de ce flux de discours 
bourbeux et trouble comme les eaux d'une crue 
jaillirait un jour une parole puissante, qui sem- 
blerait à quelques-uns le souffle même de la 
Patrie... 

Comment cela s'est-il fait ? Par quelle opéra- 
tion mystérieuse ce Tholomyès de table d'hôte 
a-t-il pu passer grand homme si subitement?... 
J'ai mon idée là-dessus; mais c'est une idée de 
poëte, et tu riras si je te la dis. Et pourtant rien 
n est plus réel, C'est du jour où il s'est fait poser 



LES DICTATEURS. yr 



un œil de verre, un bel œil bleu d'un iris inalté- 
rable, et de ce jour-là seulement que datent la 
métamorphose et les hautes destinées de Gam- 
betta. Cet œil de verre était fée probablement, 
et en apportant la lumière dans cette face de 
cyclope, il lui a donné du même coup l'expres- 
sion, l'intelligence, le don de commandement, de 
fascination, et surtout le. don de malice. Car il 
est malin, le Gascon! Je n'en veux pour preuve 
que cette phthisie galopante avec laquelle il nous 
a tant apitoyés Tannée dernière, et qui aura déci- 
dément sa place dans l'histoire, au magasin des 
trucs et accessoires pour grands hommes, un peu 
au-dessous des béquilles de Sixte-Quint. 

Par exemple, ce que l'œil de verre n'a pu lui 
enlever, c'est son terrible accent méridional et sa 
gesticulation d'épilep tique • Par ce coin-là, il est 
toujours resté l'ancien Gambetta de la rue de 
Tournon; et ceux qui le connaissaient ont pu, 
sans quitter Paris, le suivre pas à pas dans ses 
héroïdes provinciales. On se le représentait frap- 
pant du poing sur le balcon des préfectures et 
jetant aux échos étonnés du marché ou de la 
grand'place un formidable et ronflant : «... Ci- 
toyeïns!,.. » On aimait aussi à se le figurer 
inspectant un camp de mobiles , ou bien encore 
conduisant un deuil patriotique , la tête basse, 
le dos rond, la démarche abandonnée, un fou- 



38 LETTRES A UN ABSENT. 

lard de couleur noué de travers autour du cou, 
le bras droit négligemment jeté sur Tépaule d'un 
de ses mameluks, SpuUer, Pipe-en-Bois ou 
Chose... 

Crois- tu? si Ton avait le cœur à rire, quel 
joyeux vaudeville à faire avec ce titre : les 
Mameluks de Gambetta ! Ont-ils dû s'en donner 
de l'importance et de la chamarrure, tous ces 
niais, tous ces obscurs, tous ces inutiles, que 
l'œil de verre avait tirés un moment de leur 
nuit ! Que de bombances, que de fêtes, et comme 
ce doit être dur maintenant de renoncer à tout 
cela!... Il faut dire aussi, pour être juste, que le 
métier de mameluk avait parfois de mauvais 
côtés. Ainsi, il y a quatre ou cinq mois, je me 
souviens d'avoir vu le chef de cabinet SpuUer 
dans une position terrible... C'était sur la place 
Saint-Pierre à Montmartre, une après-midi de 
grand vent et de grand soleil. Au milieu de la 
place, Nadar, en casquette d'aéronaute, flam- 
boyait. Dans un coin, un énorme ballon jaune 
couché sur le côté se gonflait lentement. Tout 
autour, une foule immense , venue pour voir le 
ministre de l'intérieur s'envoler dans les airs 
avec son chef de cabinet. Dans le lointain, la 
canonnade incessante et sourde... 

Je ne sais pourquoi ce grand ciel bleu, ce bal- 
lon jaune, ce délégué de la défense prêt à partir 



LES DICTATEURS. 39 



comme un oiseau, cette ville géante à plusieurs 
enceintes où le tonnerre des pièces de siège venait 
se perdre dans les mille bruits de la rue, tout 
cela avait quelque chose de chinois qui me fai- 
sait penser vaguement au siège de Pékin. Pour 
compléter Tillusion, le bon M. SpuUer, en longue 
dalmatique fourrée , ouvrait de grands yeux en 
accent circonflexe et regardait avec effarement 
les apprêts de ce départ insolite, le ciel pro- 
fond, Paris en bas dans la brume, et la grosse 
vessie jaune qui s'enflait à vue d'œil et tirait sur 
ses cordages. Le pauvre mameluk faisait peine 
à voir. Il était pâle , il grelottait. Une ou deux 
fois, je l'entendis dire tout bas d'une voix égarée : 

« C'est une chose vraiment bien extraordi- 
naire... )) 

Bien extraordinaire, en effet, monsieur SpuUer. 





V. 



LES FRANCS-TIREURS. 




N prenait le thé Tautre soir chez le 
tabellion de Nanterre. J'emploie avec 
plaisir ce vieux mot de tabellion, parce 
qu'il est bien dans la couleur Pompadour du joli 
village oïl fleurissent les rosières, et de l'antique 
salon où nous étions assis autour d'un feu de 
racines, flambant dans une grande cheminée à 
fleurs de lis... Le maître du logis était absent, 
mais son image bonasse et fine, suspendue dans 
un coin, présidait à la fête et souriait paisible- 
ment, du fond d'un cadre ovale, aux singuliers 
convives qui remplissaient son salon. 

Drôle de monde, en effet, pour une soirée de 
notaire! Des capotes galonnées, des barbes de 
huit jours, des képis, des cabans, de grandes 
bottes; et partout, sur le piano, sur le guéridon, 



LES FRANCS-TIREURS. 41 



pêle-mêle avec les coussins de guipure, les boîtes 
de Spa, les corbeilles en tapisserie, des sabres et 
des revolvers qui traînaient. Tout cela faisait un 
étrange contraste avec ce logis patriarcal où flot- 
tait encore, comme une odeur de pâtisseries de 
Nanterre, servies par une belle notaresse à des 
rosières en robe d'organdi... Hélas! grâce aux 
soudards du roi Guillaume, il n'y a plus de 
rosières à Nanterre. On les a remplacées par 
un bataillon de francs-tireurs de Paris, et c'est 
rétat-major du bataillon — campé dans la maison 
du notaire — qui nous offrait le thé ce soir-là... 

Jamais le coin du feu ne m'avait paru si bon. 
Au dehors, le vent soufflait sur la neige et nous 
apportait, avec le bruit des heures grelottantes, le 
qui-vive des sentinelles et, de loin en loin, la 
détonation sourde d'un chassepot... Dans le 
salon on parlait peu. C'est un rude service que 
celui des avant-postes , et l'on est las quand vient 
le soir. Puis , ce parfum de bien-être intime , 
qui monte des théières en tourbillons de fumée 
blonde, nous avait tous envahis et comme hyp- 
notisés dans les grands fauteuils du tabellion. 

Soudain des pas pressés, un bruit de portes, 
et, l'œil brillant, la parole haletante, un em- 
ployé du télégraphe tombe au milieu de nous : 

« Aux armes! aux armes!... Le poste de Rueil 
est attaqué ! » 



LETTRES A UN ABSENT. 



C'est un poste avancé établi par les francs- 
tireurs à dix minutes de Nanterre, dans la gare 
de Rueil, comme qui dirait en Prusse... En un 
clin d'oeil, tout Tétat-major est debout, armé, 
ceinturonné, et dégringole dans la rue pour réu- 
nir les compagnies. Pas besoin de trompette pour 
cela. La première est logée chez le curé; vite 
deux coups de pied dans la porte du curé. 

« Aux armes!... levez-vous! » 

Et tout de suite on court chez le greffier, où 
sont ceux de la seconde.,. 

Oh ! ce petit village noir avec son cloche 
pointu couvert de neige, ces jardinets en quin- 
conces qui, en s'ouvrant, sonnaient comme des 
boutiques, ces maisons inconnues , ces escaliers 
de bois où je courais en tâtonnant derrière le 
grand sabre de Tadj udant-major, l'haleine chaude 
des chambrées où nous jetions en passant le cri 
d'alarme, les fusils qui sonnaient dans Tombre, 
les hommes ivres de sommeil qui gagnaient leur 
poste en trébuchant, tandis qu'au coin d'une rue 
cinq ou six paysans abrutis se disaient tout bas, 
avec des lanternes : « On nous attaque... on nous 
attaque... » tout cela sur le moment me faisait 
l'effet d'un rêve, mais l'impression que j'en ai 
gardée est ineffaçable et précise... 

Je vois encore la place de la Mairie toute noire, 
les fenêtres du télégraphe allumées, une première 



LES FRANCS-TIREURS. 45 

salle où les estafettes attendent, le falot au poing; 
dans un coin, le chirurgien irlandais du batail- 
lon préparant flegmatiquement sa trousse, et, dé- 
tail adorable, au milieu de ce branle-bas d'escar- 
mouche, une petite cantinière — habillée de 
bleu comme les orphelines — qui s'est endormie 
devant le feu, un chassepot entre les bras ; puis 
enfin, dans le fond, le bureau du télégraphe, les 
lits de camp, la grande table pleine de lumière, 
les deux employés courbés sur leur machinie, et 
derrière eux le commandant qui se penche, sui- 
vant d'un œil anxieux les longues banderoles qui 
se dévident sur la table et donnent, minute par 
minute, des nouvelles du poste attaqué... Déci- 
dément il paraît que ça chauffe là-bas. Dépêches 
sur dépêches. Le télégraphe affolé secoue ses son- 
nettes électriques et précipite à tout casser son 
tic-tac de machine à coudre. 

« Arrivez vite... » dit Rueil. 

« Nous arrivons... » répond Nanterre. 

Et les compagnies partent au galop... 



Certes, je conviens que la guerre est ce qu^il 
y a de plus triste et de plus bête au monde. Je 
ne sais rien, par exemple, de si lugubre qu'une 
nuit de janvier passée à grelotter comme un 



44 LETTRES A UN ABSENT. 

vieux loup dans une fosse de grand'garde; rien 
de si ridicule qu'un quartier de chaudron qui 
vous tombe sur la tête à huit kilomètres de 
distance; mais — un soir de belle gelée — 
s'en aller à la bataille le ventre plein et le 
cœur chaud, se lancer à fond de train dans le 
noir, dans l'aventure, en compagnie de bons 
garçons dont on sent tout le temps les coudes, 
c'est un plaisir délicieux et comme une excel- 
lente ivresse , mais une ivresse spéciale qui 
dégrise les ivrognes et fait voir clair les mauvais 
yeux... 

Pour ma part, j'y voyais très-bien cette nuit-là. 
Il n'y avait pourtant pas gros comme ça de lune, 
et c'est la terre blanche de neige qui faisait 
lumière au ciel; lumière de théâtre froide et 
crue, s'étalant jusqu'au bout de la plaine, et sur 
laquelle les moindres traits du paysage, un pan 
de mur, un poteau, une rangée de saules, se déta- 
chaient secs et noirs, comme dépouillés de leur 
ombre... Dans le petit chemin qui borde la voie, 
les francs-tireurs filaient au pas de course. On 
n'entendait que la vibration des fils télégra- 
phiques courant tout le long du talus, la respi- 
ration haletante des hommes, le coup de sifflet 
jeté aux sentinelles, et de temps en temps un 
obus du mont Valérien, passant comme un oiseau 
de nuit au-dessus de nos têtes, avec un formi- 



LES FRANCS-TIREURS. 4$ 

dable battement d'ailes... A mesure qu'on avan- 
çait, devant nous, au ras du sol, des coups de 
feu lointains étoilaient Tombre. Puis, sur la 
gauche, au fond de la plaine, de grandes flammes 
d'incendie montèrent silencieusement. 

« Devant Tusine, en tirailleurs !... » commanda 
notre chef d'escouade. 

« Oh ! là là ! ... en tirailleurs ! ... on va rien éco- 
per!... » me fit mon voisin de gauche avec un 
accent de faubourg. 

D'un bond FoiRcier arriva sur nous : 

(( Qui est-ce qui a parlé?... C'est toi?... 

— Oui, mon capitaine, je... 

— C'est bon... va -t'en... retourne à Nan- 
terre. 

— Mais, mon capitaine... 

— Non, non... va-t'en vite... je n'ai pas 
besoin de toi... Ah! tu as peur d'écoper... file, 
file. )) 

Et le malheureux fut obligé de sortir des 
rangs ; mais, au bout de cinq minutes , il avait 
repris furtivement sa place et ne demandait qu'à 
écoper dorénavant. 

Eh bien, non. Il était dit que personne n'éco- 
perait cette iiuit-là. Comme nous arrivions sur 
la barricade, l'affaire venait de finir. Les Prus- 
siens, qui espéraient surprendre notre petit 
poste^ — le trouvant sur ses gardes et à l'abri 



^ LETTRES A UN ABSENT. 

• 

d'un coup de main, — s'étaient retirés prudem- 
ment; et nous eûmes juste le temps de les voir 
disparaître au bout de la plaine, silencieux et 
noirs comme des cancrelats. Toutefois, dans la 
crainte d'une nouvelle attaque, on nous fit rester 
à la gare de Rueil, et nous achevâmes la nuit 
debout et l'arme au pied, les uns sur la chaussée, 
les autres dans les salles d'attente... 

Pauvre gare de Rueil que j'avais connue si 
joyeuse, si claire! gare aristocratique des cano- 
tiers de Bougival , où les étés parisiens prome- 
naient leurs ruches de mousseline et leurs toquets 
à aigrettes, comment la reconnaître dans cette 
cave lugubre, dans ce tombeau blindé, mate- 
lassé , sentant la poudre , le pétrole , la paille 
moisie, où nous parlions tout bas serrés les uns 
contre les autres et n'ayant d'autre lumière que 
le feu de nos pipes et le filet de jour venu du 
coin des ofiiciers?... D'heure en heure, pour nous 
distraire, on nous envoyait par escouades tirailler 
le long de la Seine ou faire une patrouille dans 
Rueil, dont les rues vides et les maisons presque 
abandonnées s'éclairaient des froides lueurs d'un 
incendie allumé par les Prussiens au Bois-Préau . . . 
La nuit se passa ainsi sans encombre; puis au 
matin on nous renvoya... 

Quand je rentrai à Nanterre, il faisait encore 
nuit. Sur la place de la Mairie, la fenêtre du 



LES FRANCS-TIREURS. 47 

télégraphe brillait comme un feu de phare, et 
dans le salon de Tétat-major, en face de son foyer 
où s'éteignaient quelques cendres chaudes, M. le 
tabellion souriait toujours paisiblement... 




VI. 



LES PAYSANS A PARIS. 




Champrosay, ces gens-là étaient très- 
heureux. J'avais leur basse-cour juste 
sous mes fenêtres, et pendant six mois 
de Tannée leur existence se trouvait un peu 
mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'enten- 
dais rhomme entrer dans Técurie, atteler sa 
charrette et partir pour Corbeil , où il allait 
vendre ses légumes; puis la femme se levait, 
habillait les enfants, appelait les poules, trayait 
la vache, et toute la matinée c'était une dégrin- 
golade de gros et de petits sabots dans Tescalier 
de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père 
était aux champs, les enfants à l'école, la mère 
occupée silencieusement dans la cour à étendre 
du linge ou à coudre devant sa porte en surveil- 
lant le tout petit... De temps en temps quel- 
qu'un passait dans le chemin , et on causait en 
tirant l'aiguillç,.. 



LES PAYSANS A PARIS. 49 



Une fois, c'était vers la fin du mois d'août 
dernier, j'entendis la femme qui disait à une 
voisine : 

« Allons donc , les Prussiens ! . . . Est-ce qu'ils 
sont en France, seulement? 

— Ils sont à Châlons, mère Jean!... » lui 
criai-je par ma fenêtre. Cela la fit rire beau- 
coup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les 
paysans ne croyaient pas à l'invasion. 

Tous les jours, cependant, on voyait passer 
des voitures chargées de bagages. Les maisons 
des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois 
d'août où les journées sont si longues, les jar- 
dins achevaient de fleurir, déserts et mornes 
derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes voi- 
sins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau 
départ dans le pays les rendait tristes. Ils se sen- 
taient abandonnés... Puis un matin, roulement 
de tambour aux quatre coins du village ! Ordre 
de la mairie. Il fallait aller à Paris vendre la 
vache, les fourrages, ne rien laisser pour les 
Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut 
un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, 
de lourdes voitures de déménagement se sui- 
vaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux 
de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les 
roues , des bœufs entravés qui mugissaient sur 
des charrettes ; sur le bord, au long des fossés, 

4 



50 LETTRES A UN ABSENT. 



de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de 
petites voitures à bras pleines de meubles de 
l'ancien temps, des bergères fanées, des tables 
empire, des miroirs garnis de perse, et Ton sen- 
tait quelle détresse avait dû entrer au logis pour 
remuer toutes ces poussières, déplacer toutes ces 
reliques et les traîner à tas par les grands chemins. 
Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut 
attendre deux heures... Pendant ce temps, le 
pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait 
avec effarement les embrasures des canons, les 
fossés remplis d'eau , les fortifications qui mon- 
taient à vue d'oeil, et les longs peupliers d'Italie 
abattus et flétris sur le bord de la route... Le 
soir, il s'en revint consterné, et raconta à sa 
femme tout ce qu'il avait vu. La femme eut 
peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais 
d'un lendemain à l'autre, le départ se trouvait 
toujours retardé... C'était une récolte à faire, 
une pièce de terre qu'on voulait encore labou- 
rer... Qui sait si on n'aurait pas le temps de 
rentrer le vin?... Et puis, au fond du cœur, une 
vague espérance que peut-être les Prussiens ne 
passeraient pas leur endroit. 

Une nuit, ils sont réveillés par une détonation 
formidable. Le pont de Corbeil venait de sauter. 
Dans le pays, des hommes allaient, frappant de 
porte en porte : 



LES PAYSANS A PARIS. s» 

« Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous. » 
Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, 
habillé les enfants à moitié endormis, et l'on 
s'est sauvé par la traverse avec quelques voisins. 
Comme ils achevaient de monter la côte, le clo- 
cher H, sonné trois heures. Ils se sont retournés 
une dernière fois. L'abreuvoir, la place de 
rÉglise, leurs chemins habituels, celui qui 
descend vers la Seine , celui qui file entre les 
vignes, tout leur semblait déjà étranger, et 
dans le brouillard blanc du matin le petit vil- 
lage abandonné serrait ses maisons Tune contre 
l'autre, comme frissonnant d'une attente terrible. 



Us sont à Paris maintenant; — deux chambres 
au quatrième dans une rue triste... L'homme, 
lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé 
de l'ouvrage ; puis il est de la garde nationale, 
il a le rempart, l'exercice, et s'étourdit le plus 
qu'il peut pour oublier son grenier vide et ses 
prés sans semence. La femme, plus sauvage, se 
désole, s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis 
ses deux aînées à l'école, et dans l'externat 
sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se 
rappelant leur joli couvent de campagne, bour- 
donnant et gai comme une ruche, et la demi- 



sa LETTRES A UN ABSENT. 

lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les 
matins pour aller le chercher. La mère souffre 
de les voir tristes, mais c'est le petit surtout qui 
rinquiète. Là-bas il allait, venait, la suivant 
partout , dans la cour, dans la maison, sautant 
la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, 
trempant ses petites mains rougies dans le baquet 
à lessive , s'asseyant près de la porte quand elle 
tricotait pour se reposer. Ici quatre étages à 
monter, Tescalier noir où les pieds bronchent, 
les maigres feux dans les cheminées étroites, les 
fenêtres hautes, Thorizon de fumée grise et 
d'ardoises mouillées... Il y a bien une cour où 
il pourrait jouer; mais la concierge ne veut pas. 
Encore une invention de la ville, ces concierges ! 
Là-bas , au village , on est maître chez soi , et 
chacun a son petit coin qui se garde de lui- 
même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le 
soir, on pousse un gros loquet de bois, et la 
maison entière plonge sans peur dans cette nuit 
noire de la campagne où l'on trouve de si bons 
sommes. De temps en temps le chien aboie à la 
lune, mais personne ne se dérange... A Paris, 
dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui 
est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas 
descendre seul, tant il a peur de cette méchante 
femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous 
prétexte qu'elle traînait des brins de paille 



LES PAYSANS A PARIS. sî 

* 

et des épluchures entre les pavés de la cour. 
Pour distraire Tenfant qui s'ennuie, la pauvre 
mère ne sait plus qu'inventer; sitôt le repas fini, 
elle le couvre comme s'ils allaient aux champs 
et le promène par la main dans les rues, le long 
des boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant 
regarde à peine autour de lui. Il n'y a que les 
chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose 
qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère 
non plus ne prend plaisir à rien. Elle s'en va 
lentement, songeant à son bien, à sa maison , et 
quand on les voit passer tous les deux, elle avec 
son air honnête, sa mise propre, ses cheveux 
lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses 
galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en 
exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air 
vif et la solitude des routes de village. 





VII. 



LES PALAIS D'ETE. 




PRÈS la prise de Pékin et le pillage du 
palais d'Été par les troupes françaises, 
lorsque le général Cousin-Montauban 
vint à Paris se faire baptiser comte de Palikao^ 
il distribua dans la gentry parisienne, en guise 
de dragées de baptême, les merveilleux trésors 
de jade et de laque rouge dont ses fourgons 
revenaient chargés, et pendant toute une saison 
il y eut aux Tuileries et dans quelques salons 
de la société — ce qu'on appelait alors la société 
— une grande exhibition de chinoiseries. 

On allait là comme à une vente de cocotte ou 
à une conférence de Tabbé Bauer. Je vois encore, 
dans le demi-jour des pièces un peu aban- 
données où ces richesses étaient étalées, les 
petites Frou-Frou à gros chignons se pressant, 
s'agitant parmi les stores de soie bleue à fleurs 



LES PALAIS D'ÉTÉ. 55 

d'argent, les lanternes de gaze ornées de houppes 
et de clochettes d'émail, les paravents de corne 
transparente, les grands écrans de toile couverts 
de sentences peintes, tout cet encombrement de 
riens précieux, si bien faits pour la vie immobile 
des femmes aux petits pieds. On s'asseyait sur 
les fauteuils de porcelaine, on fouillait les coffres 
de laque, les tables à ouvrage à dessins d'or; 
on essayait pour jouer les crêpes de soie blanche, 
les colliers de perles de Tartarie ; et c'étaient 
de petits cris d'étonnement, des rires étouffés, 
une cloison de bambou qu'on renversait avec sa 
traîne, et puis sur toutes les lèvres ce mot 
magique de palais d'Été qui courait comme une 
brise d'éventail, ouvrant à l'imagination je ne 
sais quelles féeriques avenues d'ivoire blanc et 
de jaspe fleuri. 

Cette année, la gentry de Berlin, de Munich, 
de Stuttgard, a eu, elle aussi, des exhibitions du 
même genre. Voilà plusieurs mois déjà que les 
fortes dames d'outre-Rhin poussent des « mein 
Gott )) d'admiration devant les services de 
Sèvres , les pendules Louis XVI , les salons 
blanc et or, les dentelles de Chantilly, les caisses 
d'oranger, de myrte et d'argenterie que les 
innombrables Palikao de l'armée du roi Guil- 
laume ont cueillis aux environs de Paris dans le 
pillage de nos palais d'été. 



S-î LETTRES A UN ABSENT. 

Car, eux, ils ne se sont pas contentés d'en 
piller un. Saint-Cloud, Meudon — ces jardins 
du Céleste Empire — ne leur ont pas suffi. Les 
drôles sont entrés partout; il ont tout râflé, tout 
saccagé, depuis les grands châteaux historiques, 
qui gardent, dans la fraîcheur de leurs pelouses 
vertes et de leurs arbres de cent ans, un petit 
coin de France, jusqu'à la plus humble de nos 
maisonnettes blanches; et maintenant, tout le 
long de la Seine, d'une rive à l'autre, nos palais 
d'été grands ouverts, sans toits, sans fenêtres, se 
montrent leurs murailles nues et leurs terrasses 
découronnées. 

C'est surtout du côté de Montgeron, de Dra- 
veil, de Villeneuve-Saint-Georges, que la dévas- 
tation a été effroyable. S. A. R. le prince de 
Saxe travaillait par là-bas avec sa bande, et il 
paraît que l'Altesse a bien fait les choses. Dans 
l'armée allemande on ne l'appelle plus que « le 
voleur ». En somme, le prince de Saxe me fait 
l'effet d'être un podestat sans illusions, un esprit 
pratique qui s'est très-bien rendu compte qu'un 
jour ou l'autre l'ogre de Berlin ne ferait qu'une 
bouchée de. tous les Petit-Poucet de l'Allemagne 
du Sud , et il a pris ses précautions en consé- 
quence. A présent, quoi qu'il arrive, monseigneur 
est à l'abri du besoin. Le jour où on le cassera 
aux gages , il pourra , à son choix, ouvrir une 



LES PALAIS D'ÉTÉ. 57 

librairie française à la foire de Leipzig, se faire 
horloger à Nuremberg, facteur de pianos à 
Munich, ou brocanteur à Francfort- sur- le- 
Mein. Nos palais d'été lui ont fourni les moyens 
de tout cela, et voilà pourquoi il a mené le 
pillage avec tant d'entrain. 

Ce que je m'explique moins, par exemple^ 
c'est la rage que Son Altesse a mise à dépeupler 
nos faisanderies et nos garennes, à ne pas laisser 
gros comme rien de plume et de poil dans nos 
bois... 

Pauvre forêt de Sénart! si paisible, si bien 
tenue, si fière de ses petits étangs à poissons 
rouges , de ses garde-chasses en habit vert ! Et 
comme ils se sentaient bien chez eux, tous ces 
chevreuils , tous ces faisans de la couronne ! 
Quelle bonne vie de chanoines! Quelle sécu- 
rité!... Quelquefois, dans le silence des après-^ 
midi d'été, vous entendiez un frôlement de 
bruyère, et tout un bataillon de faisanneaux 
défilait en sautillant entre vos jambes, pendant 
que, là-bas, au bout d'une allée couverte, deux 
ou trois chevreuils se promenaient paisiblement 
de long en large, comme des abbés dans le jardin 
d'un séminaire. Allez donc tirer des coups de 
fusil à des innocents pareils ! 

Aussi les braconniers eux-mêmes s'en faisaient 
un scrupule, et le jour de l'ouverture de la 



58 LETTRES A UN ABSENT. 

chasse, lorsque M. Rouher ou le marquis de la 
Valette arrivaient avec leurs invités, le garde 
général — j'allais dire le metteur en scène — 
désignait d'avance quelques poules faisannes hors 
d'âge, quelques vieux lièvres chevronnés, qui 
allaient attendre ces messieurs au rond-point du 
Grand-Chêne et tombaient sous leurs coups avec 
grâce en criant : w.Vive l'Empereur ! » C'est tout 
ce qu'on tuait de gibier dans Tannée. 

Tu penses quelle stupeur, les malheureuses 
bêtes , quand deux ou trois cents rabatteurs en 
bérets crasseux sont venus un matin se ruer sur 
leurs tapis de bruyères roses, dérangeant les 
couvées, renversant les clôtures, s'appelant d'une 
clairière à l'autre dans une langue barbare, et 
qu'au fond de ces taillis mystérieux où M'"* de 
Pompadour venait épier le passage de Louis XV, 
on a vu luire les sabretaches et les casques pointus 
de l'état-major saxon! En vain les chevreuils 
essayaient de fuir, en vain les lapins effarés 
levaient leurs petites pattes frémissantes en 
criant : « Vive Son Altesse Royale le prince de 
Saxe! » Le dur Saxon ne voulait rien entendre, 
et pendant plusieurs jours de suite le massacre 
a continué. A cette heure, tout est fini; le grand 
et le petit Sénart sont vides. Il n'y reste plus 
que des geais et des écureuils, auxquels les 
fidèles vassaux du roi Guillaume n'ont pas osé 



LES PALAIS D'ÉTÉ. S9 

toucher, parce que les geais sont blanc et noir 
aux couleurs de la Prusse, et que la fourrure des 
écureuils est de ce marron fauve si cher à M. de 
Bismark. 

Je tiens tous ces détails du père La Loué, un 
garde forestier de Seine-et-Oise que tu as dû 
voir quelquefois chez nous à la campagne, avec 
son accent traînard, son air madré, ses petits 
yeux clignotant dans un masque couleur de 
terre. Le bonhomme est si jaloux de ses fonc- 
tions de garde, il invoque si souvent et à tout 
propos les cinq lettres cabalistiques flamboyant 
sur le cuivre de sa plaque, que les gens du pays 
l'ont surnommé le père La Loi, La Loué, pour 
parler comme en Seine-et-Oise. Lorsqu'au mois 
de septembre nous vînmes nous enfermer dans 
Paris, le vieux La Loué enterra ses meubles, ses 
hardes, envoya sa famille au loin, et resta pour 
attendre les Prussiens. 

« Je connais ma forêt, disait-il en brandissant 
sa carabine... qu'ils viennent m'y chercher! » 

Là-dessus nous nous séparâmes... Je n'étais 
pas sans inquiétude sur. son compte. Souvent, 
pendant ce dur hiver, je me figurais ce pauvre 
homme tout seul dans la forêt, obligé de se nour- 
rir de racines, n'ayant pour se garer du froid 
qu'une blouse de toile avec sa plaque pardessus. 
Rien que d'y penser, j'en avais la chair de poule. 



6o LETTRES A UN ABSENT. 

Hier matin, je Tai vu arriver chez moi, frais, 
gaillard, engraissé, avec une belle lévite neuve, 
et toujours la fameuse plaque reluisant sur sa 
poitrine comme un bassin de barbier. Qu'a-t-il 
fait tout ce temps-là? Je n'ai pas osé le lui 
demander; mais il n'a pas l'air d'avoir trop souf- 
fert... Brave père La Loué! Il connaissait si bien 
sa forêt! Il y aura promené le prince de Saxe. 

C'est peut-être une mauvaise pensée que j*ai 
là; mais je connais mes paysans, et je sais ce 
dont ils sont capables... Le vaillant peintre Eu- 
gène Leroux — blessé dans une de nos premières 
sorties et soigné quelque temps chez des vigne- 
rons de la Beauce — nous racontait l'autre jour 
un mot qui peint bien toute cette race. Les gens 
chez lesquels il logeait ne s'expliquaient pas 
pourquoi il s'était battu sans y être forcé. 

« Vous êtes donc un ancien militaire? lui 
demandaient-ils toujours. 

— Pas du tout. Je fais des tableaux, je n'ai 
jamais fait que cela. 

— Eh ben! alors, quand ils vous ont fait 
signer le papier pour aller à la guerre..,? 

— Mais on ne m'a rien fait signer... 

— Enfin, quoi ! quand vous êtes allé pour 
vous battre, c'est donc — et ici ils se regardaient 
en clignant de l'œil — c'est donc que vous aviez 
bu un petit coup ! » 



LES PALAIS D'ÉTÉ. ^i 

- - ^ , , 

Voilà le paysan français!... Celui des environs 
de Paris est pire encore. Les quelques braves 
gens qu'il y avait dans la banlieue sont venus 
derrière les remparts manger du pain de chien 
avec nous; mais ceux qui sont restés là-bas — et 
il y en avait plus qu'on ne croit — ceux-là, je 
m'en méfie. Ils sont restés pour montrer nos 
caves aux Prussiens, et consommer le pillage dç 
nos pauvres palais d'été. 

Mon palais à moi était si modeste, si bien 
enfoui dans les acacias, qu'il aura peut-être 
échappé au désastre; mais je n'irai m'en assurer 
que quand les Prussiens seront partis, et bien 
longtemps après encore. Je veux laisser au pay- 
sage le temps de s'assainir.... Quand je pense, 
mon cher, que tous nos jolis coins, ces petites 
îles de roseaux et de saules grêles où nous allions 
le soir nous allonger au ras de l'eau pour écou- 
ter chanter les rainettes, les allées pleines de 
mousse où la pensée, en marchant, s'éparpillait 
tout le long des haies, s'accrochait à toutes les 
branches, ces grandes clairières de gazon où l'on 
était si bien pour dormir au pied des chênes, 
avec un tournoiement d'abeilles dans le haut, 
qui nous faisaient un dôme de musique, quand 
je pensé que cela a été à eux, qu'ils se sont assis 
partout; alors ce beau pays ne m'apparaît plus 
que fané et triste. Cette souillure m'effraye en- 



62 LETTRES A UN ABSENT. 



core plus que le pillage. J'ai peur de ne plus 
aimer mon nid. 

Ah! si les Parisiens, au moment du siège, 
avaient pu rentrer en ville cette adorable cam- 
pagne des environs ; si nous avions pu rouler les 
pelouses, les chemins verts tout empourprés des 
soleils couchants, enlever les étangs qui luisent 
sous bois cojoame des miroirs à main, pelotonner 
nos petites rivières autour d'une bobine comme 
des fils d'argent, et enfermer le tout au garde- 
meuble; quelle joie ce serait pour nous mainte- 
nant de mettre les pelouses et les dessous de bois 
en place, et de refaire une île de France que les 
Prussiens n'auraient jamais vue!... 




VIII. 



L'ENFANT ESPION, 




L s'appelait Stenne, le petit Stenne. 
C'était un enfant de Paris, malingre et 
pâle, qui pouvait avoir dix ans, peut- 
être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait 
jamais. Sa mière était morte; son père, ancien 
soldat de marine, gardait un square dans le 
quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les 
vieilles dames à pliants, les mères pauvres, tout 
le Paris trotte-menu qui vient se mettre à Tabri 
des voitures dans ces parterres bordés de trot- 
toirs, connaissaient le père Stenne et Tadoraient. 
On savait que sous cette rude moustache, effroi 
des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait 
un bon sourire attendri, presque maternel, et 
que pour voir ce sourire, on n'avait qu'à dire au 
bonhomme : 

(( Comment va votre petit garçon?.., » 



(54 LETTRES A UN ABSENT. 

Il Taimait tant son garçon, le père Stenne. Il 
était si heureux, le soir, après la classe, quand 
le petit venait le prendre et qu'ils faisaient tous 
deux le tour des allées, s'arrètant à chaque banc 
pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes 
manières. 

Avec le siège malheureusement, tout cela 
changea. Le square du père Stenne fut fermé, 
on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé 
à une surveillance incessante, passait sa vie dans 
les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fu- 
mer, n'ayant plus son garçon que le soir, bien 
tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa mous- 
tache, quand il parlait des Prussiens... Le petit 
Stenne, lui, ne se plaignait pas trop de cette 
nouvelle vie. Un siège ! c'est si amusant pour les 
gamins. Plus d'école! plus de mutuelle! Des 
vacances tout le temps et la rue comme un 
champ de foire... L'enfant restait dehors jus- | 
qu'au soir, à courir. Il accompagnait les batail- 
lons du quartier qui allaient au rempart, choi- 
sissant de préférence ceux qui avaient une bonne 
musique ; et là-dessus petit Stenne était très- 
ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96® ne 
valait pas grand'chose, mais qu'au 55® ils en 
avaient une excellente. D'autres fois, il regar- 
dait les mobiles faire l'exercice ; puis il y avait 
les queues... Son panier sous le bras, il se mè- 



L'ENFANT ESPION. 6$ 

lait à ces longues files qui se formaient dans 
l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille 
des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans 
Teau, on faisait des connaissances, on causait 
politique, et comme fils de M. Stenne, chacun 
lui demandait son avis. Mais le plus amusant de 
tout, c'était encore les parties de bouchon, ce 
fameux jeu de galoche que les mobiles bretons 
avaient mis à la mode pendant le siège. Quand 
le petit Stenne n'était pas au rempart ni aux 
boulangeries, vous étiez sûr de le trouver à la 
partie de galoche de la place du Château- 
d'Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut 
trop d'argent. Il se contentait de regarder les 
joueurs, avec des yeux! 

Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne 
misait que des pièces de cent sous, excitait son 
admiration. Quand il courait, celui-là, on en- 
tendait les écus sonner au fond de sa cotte... 
Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé 
jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand 
lui dit à voix basse : 

« Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu 
veux, je te dirai où oa en trouve. » 

La pao'tie finie, il l'emmena dans un coin de 

la place et lui proposa de venir avec lui vendre 

des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs 

par voyage. D'abord Stenne refusa, très-indi- 

s 



66 LETTRES A UN ABSENT. 

gné; et, du coup, il resta trois jours sans re- 
tourner à la partie. Trois jours terribles. Il ne 
mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il 
voyait des tas de galoches dressées au pied de 
son lit, et des pièces de cent sous qui filaient à 
plat, toutes luisantes. La tentation était trop 
forte. Le quatrième jour, il retourna au Châ- 
teau-d'Eau, revit le grand, se laissa séduire... 

Ils partirent par un matin de neige, un sac 
de toile sur Tépaule, des journaux cachés sous 
leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de 
Flandres, il faisait à peine jour. Le grand prit 
Stenne parla main, et, s'approchant du faction- 
naire — un brave sédentaire qui avait le nez 
rouge et Tair bon — il lui dit d'une voix de 
pauvre : 

<( Laissez-nous passer, mon bon monsieur... 
Notre mère est malade, papa est mort. Nous 
allons voir avec mon petit frère à ramasser des 
pommes de terre dans le champ. » 

Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la 
tête. Le factionnaire les regarda un moment, jeta 
un coup d'oeil sur la route déserte et blanche. 

(( Passez vite, » leur dit-il en s'écartant; et 
les voilà sur le chemin d'Aubervilliers. C'est le 
grand qui riait!... 

Confusément, comme dans un rêve, le petit 
Stenne voyait des usines transformées en ca- 



L'ENFANT ESPION. 67 



sernes, des barricades désertes, garnies de chif- 
fons mouillés, de longues cheminées qui trouaient 
le brouillard et montaient dans le ciel, vides, 
ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des 
officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas 
avec des lorgnettes, et de petites tentes trempées 
de neige fondue devant des feux qui mouraient. . . 
Le grand connaissait les chemins, prenait à tra- 
vers champs pour éviter les postes. Pourtant ils 
arrivèrent, sans pouvoir y échapper, à une 
grand'garde de francs-tireurs. lies francs-tireurs 
étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au 
fond d'une fosse pleine d*eau, tout le long du 
chemin de fer de Soissons. Cette fois le grand 
eut beau recommencer son histoire, on ne voulut 
pas les laisser passer. Alors, pendant qu'il se 
lamentait, de la maison du garde-barrière sortit 
sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout 
ridé, qui ressemblait au père Stenne : 

«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il 
aux enfants; on vous y laissera aller à vos pom- 
mes de terre ; mais, avant, entrez vous chauffer 
un peu... Il a Tair gelé ce gamin-là! » 

Hélas ! ce n'était pas de froid qu'il tremblait 
le petit Stenne, c'était de peur, c'était de honte... 
Dans le poste, ils trouvèrent quelques soldats 
blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de 
veuve, à la flamme duquel ils faisaient dégeler 



(58 • LETTRES A UN ABSENT. 

du biscuit au bout de leurs baïonnettes. On se 
serra pour faire place aux enfants. On leur 
donna la goutte, un peu de café. Pendant qu'ils 
buvaient, un officier vint sur la porte, appela le 
sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite. 

« Garçons, dit le sergent en rentrant radieux, 
nous aurons du tabac cette nuit... On a surpris 
le mot des Prussiens... Je crois que cette fois 
nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!» 

Il y eut une explosion de bravos et de rires. 
On chantait, on dansait, on astiquait les sabres- 
baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, les en- 
fants disparurent. 

Passé la tranchée, il n'y avait plus que la 
plaine, et au fond un long mur blanc troué de 
meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigè- 
rent, s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant 
de ramasser des pommes de terre. 

« Rentrons... N'y allons pas, » disait tout le 
temps le petit Stenne. 

L'autre levait les épaules et avançait toujours 
Soudain ils entendirent le trictrac d'un fusil* 
qu'on armait. 

(( Couche-toi, » fit le grand en se jetant par 
terre. 

Une fois couché, il siffla. Un ^utre sifflet ré- 
pondit sur la neige. Ils s'avancèrent en rampant. . . 
Devant le mur, au ras du sol, parurent deux 



L'ENFANT ESPION. 69 

moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le 
grand sauta dans la tranchée , à côté du Prus- 
sien : 

« C'est mon frère, » dît- il en montrant son 
compagnon... 

Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le 
Prussien se mit à rire et fut obligé de le prendre 
dans ses bras pour le hisser jusqu'à la brèche. 

De l'autre côté du mur; c'étaient de grands 
remblais de terres, des arbres couchés, des trous 
noirs dans la neige, et dans chaque trou le même 
béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui 
riaient en voyant passer les enfants. 

Dans un coin, une maison de jardinier case- 
matée de troncs d'arbres. Le bas était plein de 
soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe 
sur un grand feu clair. Cela sentait bon les 
choux, le lard; quelle différence avec le bivouac 
des francs-tireurs! En haut, les officiers. On les 
entendait jouer du piano, déboucher du vin de 
Champagne. Quand les Parisiens entrèrent, un 
hurrah de joie les accueillit. Ils donnèrent leurs 
journaux; puis on leur versa à boire et on les 
ût causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et 
méchant ; mais le grand les amusait avec sa verve 
faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils 
riaient, répétaient ses mots après lui , se rou- 
laient avec délices dans cette boue de Paris qu'on 



70 LETTRES A UN ABSENT. 

leur apportait. Le petit Stenne aurait bien voulu 
parler, lui aussi, prouver qu'il n'était pas une 
bête; mais quelque chose le gênait. En face de 
lui se tenait à part un Prussien plus âgé , plus 
sérieux que les autres qui lisait, ou plutôt faisait 
semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. Il y 
avait dans ce regard de la tendresse et des repro- 
ches, comme si cet homme avait eu au pays un 
enfant du même âge que Stenne, et qu'il se fût 
dit : « J'aimerais mieux mourir que de voir mon 
fils faire un métier pareil... » A partir de ce 
moment, Stenne sentit comme une main qui se 
posait sur son cœur et l'empêchait de battre. 

Pour échapper à cette angoisse, il se mit à 
boire. Bientôt tout tourna autour de lui. Il 
entendait vaguement, au milieu de gros rires, 
son camarade qui se moquait des gardes natio- 
naux, de leur façon de faire l'exercice , imitait 
une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit 
sur les remparts. Puis le grand baissa la voix, 
les officiers se rapprochèrent et les figures devin- 
rent graves. Le misérable était en train de les 
prévenir de l'attaque des francs-tireurs... Pour 
le coup le petit Stenne se leva, furieux, dégrisé : 
(( Pas cela, grand... je ne veux pas. » 
Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant 
qu'il eût fini, tous les officiers étaient debout. 
Un d'eux montra la porte aux enfants : 



L'ENFANT ESPION. 71 

« F le camp, » leur dit-il. 

Et ils se mirent à causer entre eux, très- vite, 
en allemand. Le grand sortit, fier comme un 
doge, en faisant sonner son argent. Stenne le 
suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du 
Prussien dont le regard l'avait tant gêné, il 
entendit une voix triste qui disait : « Bas chôli,.. 
ça, bas chôli. » Les larmes lui en vinrent aux 
yeux. 

Une fois dans la plaine, les enfants se mirent 
à courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était 
plein de pommes de terre que leur avaient don- 
nées les Prussiens; avec cela, ils passèrent sans 
encombre à la tranchée des francs-tireurs. On 
s*y préparait pour l'attaque de la nuit. Des 
troupes arrivaient silencieuses, se massant der- 
rière les murs. Le vieux sergent était là, occupé 
à placer ses hommes, Tair si heureux. Quand les 
enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya 
un bon sourire... Oh! que ce sourire fit mal au 
petit Stenne!... Un moment il eut envie de crier : 
« N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis. » 
Mais Tautre lui avait dit : « Si tu parles, nous 
serons fusillés, » et la peur le retint... A la Cour- 
neuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée 
pour partager l'argent. La vérité m'oblige à dire 
que le partage fut fait honnêtement, et que d'en- 
tendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de 



71 LETTRES A UN ABSENT. 

penser aux parties de galoche qull avait là en 
perspective , le petit Stenne ne trouvait plus 
son crime aussi afFreux. 

Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant ! 
Lorsque après les portes le grand Teut quitté, 
alors ses poches commencèrent à devenir bien 
lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le 
serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait 
plus le même. Les gens qui passaient le regar- 
daient sévèrement, comme s'ils avaient su d^où 
il venait. Le mot espion, il l'entendait dans le 
bruit des roues, dans le battement des tambours 
qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva 
chez lui, et, tout heureux de voir que son père 
n'était pas encore rentré, il passa vite dans leur 
chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui 
pesaient tant. 

Jamais le père Stenne n'avait été si bon , si 
joyeux qu'en rentrant ce soir-là. On venait de 
recevoir des nouvelles de province ; les affaires 
du pays allaient mieux. Tout en mangeant, 
l'ancien soldat regardait son fusil pendu à la 
muraille, et il disait à l'enfant avec son bon 
rire : 

« Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, 
si tu étais grand ! » 

Vers huit heures, on entendit le. canon. 

« C'est Aubervilliers... On se bat auBourget, » 



L'ENFANT ESPION. 7i 



fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts. 
Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant une 
grande fatigue, il alla se coucher; mais il ne 
dormit pas. Le canon tonnait toujours. Il se 
représentait les francs-tireurs arrivant de nuit 
pour surprendre les Prussiens , et tombant eux- 
mêmes dans une embuscade. Il se rappelait le 
sergent qui lui avait souri, le voyait étendu 
là-bas dans la neige, et combien d'autres avec 
lui!... Le prix de tout ce sang se cachait là sous 
son oreiller, et c'était lui, le fils de M. Stenne, 
d'un soldat... les larmes Tétouffaient. Dans la 
pièce à côté, il entendait son père marcher, 
ouvrir la fenêtre/ En bas, sur la place, le rappel 
sonnait ; un bataillon de mobiles se numérotait 
pour partir. Décidément, c'était une vraie 
bataille. Le malheureux ne put retenir un san- 
glot. 

« Qu'as-tu donc? » dit le père Stenne en 
entrant. 

L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vînt 
se jeter aux pieds de son père. Au mouvement 
qu'il fit, les écus roulèrent par terre. 

« Qu'est-ce que c'est que cela? Tu as volé ? » 
demanda le vieux en tremblant. 

Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne 
raconta qu'il était allé chez les Prussiens et ce 
qu'il y avait fait; à mesure qu'il parlait, il se 



74 LETTRES A UN ABSENT. 

sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de 
s'accuser... Le père Stenne écoutait, avec une 
figure terrible. Quand ce fut fini , il cacha sa 
tête dans ses mains et pleura. 

« Père, père... » voulut dire l'enfant... 

Le vieux le repoussa sans répondre, et 
ramassa l'argent. 

« C'est tout? )) demanda-t-il... 

Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le 
vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et 
mettant l'argent dans sa poche : 

« C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre. » 

Et, sans ajouter un mot, sans seulement 
retourner la tête, il descendit se mêler aux 
mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a 
jamais revu depuis. 




IX. 



LA DEFENSE DE TARASCON, 




lEU soit loué ! J'ai enfin des nouvelles 
de Tarascon. Depuis cinq mois, je ne 
SI vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... 
Connaissant Texaltation de cette bonne ville 
et l'humeur belliqueuse de ses habitants, je 
me disais : « Qui sait ce qu'a fait Tarascon? 
S'est-il rué en masse sur les barbares } S'est-il 
laissé bombarder comme Strasbourg, mourir 
de faim comme Paris , brûler vif comme Châ- 
teaudun? ou bien, d^ns un accès de patrio- 
tisme farouche , s'est-il fait sauter comme Laon 
et son intrépide citadelle?... » Rierl de tout 
cela, mon cher. Tarascon n'a pas brûlé, Ta- 
rascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à 
la même place, paisiblement assis au milieu des 
vignes, du bon soleil plein ses rues, du bon 
muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne 



LETTRES A UN ABSENT. 



cette aimable localité emporte à la mer, comme 
par le passé, l'image d'une ville heureuse, des 
reflets de persiennes vertes, de jardins bien ratis- 
ses et de miliciens en tuniques neuves faisant 
Texercice tout le long du quai. 

Garde-toi de croire pourtant que Tarascon 
n'ait rien fait pendant la guerre. Il s'est au con- 
traire admirablement conduit, et sa résistance 
héroïque , que je vais essayer de te raconter, aura 
sa place dans l'histoire comme type de résistance 
locale, symbole vivant de la défense du Midi. 



LES ORPHEONS. 



Je te dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves 
Tarasconnais s'étaient tenus chez eux bien 
tranquilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles, 
ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; 
c'étaient les soldats de l'empereur, c'était l'Em- 
pire. Mais une fois le 4 septembre, la Répu- 
blique, Attila campé sous Paris, alors, oui! 
Tarascon se réveilla, et l'on vit ce que c'est 
qu'une guerre nationale... Cela commença natu- 
rellement par une manifestation d'orphéonistes. 
Tu sais quelle rage de musique ils ont dans le 
Midi. A Tarascon surtout, c'est du délire. Dans 
les rues, quand vous passez , toutes les fenêtres 



LA DEFENSE DE TARASCON. 77 

chantent, tous les balcons vous secouent des 
romances sur la tête. 

N'importe la boutique où vous entrez, il y a 
toujours au comptoir une guitare qui soupire, 
et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous 
servent en fredonnant : « Le^B^ssignol — et le Luth 
espagnol — Tralala — lalalala, » En dehors de 
ces concerts privés, les Tarasconnais ont encore 
la fanfare de la ville, la fanfare du collège et je 
ne sais combien de sociétés d'orphéons. 

C'est Torphéon de Saint-Christophe et son 
admirable chœur à trois voix : « Sauvons la 
France w^ qui donnèrent le branle au mouve- 
ment national. 

« Oui, oui, sauvons la France! » criait le bon 
Tarascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et 
les hommes battaient des mains, et les femmes en- 
voyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui 
traversait le cours sur quatrer angs de profondeur, 
bannière en tête et marquant fièrement le pas. 

L'élan était donné. A partir de ce jour, la 
ville changea d'aspect : plus de guitare^ plus de 
barcaroUe. Partout le luth espagnol fit place à 
la Marseillaise, et , deux fois par semaine , on 
s'étouffait sur l'Esplanade pour entendre la fan- 
fare du collège jouer le Chant du départ. Les 
chaises coûtaient des prix fous!... Mais les 
Tarasconnais ne s'en tinrent pas là. 



78 LETTRES A UN ABSENT. 



LES CAVALCADES. 



Après la démonstration des orphéons, vinrent 
les cavalcades historiques au bénéfice des bles- 
sés. Rien de gracieux comme de voir, par un 
dimanche de beau soleil, toute cette vaillante 
jeunesse tarasconnaise, en bottes molles et col- 
lants de couleur tendre, quêter de porte en 
porte et caracoler sous les balcons avec de 
grandes hallebardes et des filets à papillons; 
mais le plus beau de tout , ce fut un carrousel 
patriotique — François P"^ à la bataille de Pavie 
— que ces messieurs du cercle donnèrent trois 
jours de suite sur TEsplanade. Qui n'a pas vu 
cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille 
avait prêté les costumes; Tor, la soie, le velours, 
les étendards brodés, les écus d'armes, les 
cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, 
les boufFettes, les fers de lance, les cuirasses 
faisaient flamber et papilloter l'Esplanade comme 
un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un grand 
coup de mistral qui secouait toute cette lumière. 
C'était quelque chose de magnifique. Malheu- 
reusement, lorsque après une lutte acharnée, 
François I*% — M. Bompard, le gérant du cer- 
cle, — se voyait enveloppé par un gros de 
reîtres , l'infortuné Bompard avait, pour rendre 



LA DÉFENSE DE TARASCON. 79 

son épée, un geste d'épaules si énigmatique, 
qu'au lieu de a tout est perdu fors Thonneur », 
il avait plutôt Tair de dire : « Digo-li que vengue^ 
moun bon ! » mais les Tarasconnais n'y regar- 
daient pas de si près, et des larmes patrioti- 
ques étincelaient dans tous les yeux. 

LA TROUEE. 

Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand 
air du Rhône, il n'en fallait pas plus pour mon- 
ter les têtes. Les affiches de Gambetta mirent le 
comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens 
ne s'abordaient plus que d'un air menaçant, les 
dents serrées, mâchant leurs mots comme des 
balles. Les conversations sentaient la poudre. Il 
y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au 
café de la Comédie, le matin en déjeunant, qu'il 
fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais : 
« Ah çà ! qu'est-ce qu'ils font donc , les Pari- 
siens avec leur tron de Dieu de général Trochu? 
Ils n'en finissent pas de sortir... Coquin de bon 
sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y a long- 
temps qu'on l'aurait faite, la trouée ! » Et 
pendant que Paris s'étranglait avec son pain 
d'avoine, ces messieurs vous avalaient de succu- 
lentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, 
et luisants, bien repus, de la sauce jusqu'aux 



8o LETTRES A UN ABSENT. 

oreilles, ils criaient comme des sourds en tapant 
sur la table : « Mais faites-la donc , votre 
trouée... » et qu'ils avaient, ma foi, bien raison! 

LA DÉFENSE DU CERCLE. 

Cependant l'invasion des barbares gagnait 
au sud de jour en jour. Dijon rendu, Lyon 
menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée 
du Rhône^ faisaient hennir d'envie les cavales des 
uhlans. « Organisons notre défense ! » se dirent 
les Tarasconnais , et tout le monde se mit à 
l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, 
barricadée, casematée. Chaque maison devint 
une forteresse. Chez l'armurier Costecalde, il y 
avait devant le magasin une tranchée d'au moins 
deux mètres, avec un pont-levis, quelque chose 
de charmant. Au cercle, les travaux de défense 
étaient si considérables qu'on allait les voir par 
curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en 
haut de l'escalier, le chassepot à la main, et 
donnait des explications aux dames. « S'ils arri- 
vent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils 
montent par là, pan! pan ! » Et puis, à tous les 
coins de rues, des gens qui vous arrêtaient pour 
vous dire d'un air mystérieux : « Le café de la 
Comédie est imprenable, » ou bien encore : 



LA DEFENSE DE TARASCON. 8i 

(( On vient de torpiller TEsplanade!... » Il y 
avait de quoi faire réfléchir les barbares. 

LES FRANCS-TIREURS. 

En même temps, des compagnies de francs- 
tireurs s'organisaient avec frénésie. « Frères de 
la mort^ Chacals du Narbonnais^ Espîngoliers 
du 7(hône, » il y en avait de tous les noms, de 
toutes les couleurs, comme des centaurées dans 
un champ d'avoine ; et des panaches, des plumes 
de coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures 
d'une largeur!... Pour se donner l'air plus ter- 
rible , chaque franc-tireur laissait pousser sa 
barbe et ses moustaches, si bien qu'à la prome- 
nade le monde ne se connaissait plus. De loin 
vous voyiez un brigand des Abruzzes qui venait 
sur vous la moustache en croc, les yeux flam- 
boyants, avec un tremblement de sabres, de 
revolvers, de yatagans ; et puis quand on s'appro- 
chait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres 
fois, vous rencontriez dans l'escalier Robinson 
Crusoé lui-même avec son chapeau pointu, son 
coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque 
épaule ; au bout du compte , c'était Tarmurier 
Costecalde qui rentrait de dîner en ville. Le 
diable, c'est qu'à force de se donner des allures 
féroces, les Tarasconnais finirent par se terrifier 

6 



8a LETTRES A UN ABSENT. 

les uns les autres, et bientôt personne n'osa plus 
sortir. 



LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX. 

Le décret de Bordeaux sur l'organisation des 
gardes nationales mit fin à cette situation into- 
lérable. Au souffle puissant des triumvirs, prrrt! 
les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs- 
tireurs de Taraseon — chacals, espingoliers et 
autres — vinrent se fondre en un bataillon 
d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave 
général Bravida, ancien capitaine d'habillement. 
Ici, nouvelles complications. Le décret de Bor- 
deaux faisait, comme on sait, deux catégories 
dans la garde nationale : les gardes nationaux 
de marche et les gardes nationaux sédentaires; 
lapins de garenne et lapins de choux, disait assez 
drôlement le receveur Pégoulade. Au début de 
la formation , les gardes nationaux de garenne 
avaient naturellement le beau rôle. Tous les 
matins, le brave général Bravida les menait sur 
l'Esplanade faire l'exercice à feu, l'école de 
tirailleurs. — Couchez-vous ! levez-vous ! et ce 
qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient tou- 
jours beaucoup de monde. Les dames de Taras- 
eon n'en manquaient pas une, et même les 



LA DÉFENSE DE TARASCON. 8j 

dames de Beaucaire passaient quelquefois le 
pont pour venir admirer nos lapins. Pendant ce 
temps , les pauvres gardes nationaux de choux 
faisaient modestement le service de la ville et 
montaient la garde devant le musée, où il n'y 
avait rien à garder qu'un gros lézard empaillé 
avec de la mousse et deux fauconneaux du temps 
du bon roi René. Pensez que les dames de Beau- 
caire ne passaient pas le pont pour si peu... 
Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lors- 
qu'on s'aperçut que les gardes nationaux de 
garenne ne bougeaient toujours pas de l'Espla- 
nade, l'enthousiasme commença à se refroidir. 

Le brave général Bravida avait beau crier à 
ses lapins : a Couchez-vous ! levez-vous ! » per- 
sonne ne les regardait plus. Bientôt ces petites 
guerres furent la fable de la ville. Dieu sait 
cependant que ce n'était pas leur faute à ces mal- 
heureux lapins si on ne les faisait pas partir. 
Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils 
refusèrent de faire l'exercice. 

« Plus de parade! crient-ils en leur zèle 
patriotique ; nous sommes de marche ; qu'on nous 
fasse marcher ! 

— Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom ! » 
leur dit le brave général Bravida ; et tout bouf- 
fant de colère, il alla demander des explications 
à la mairie. 



84 LETTRES A UN ABSENT. 

La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'or- 
dres et que cela regardait la préfecture. 

« Va pour la préfecture! fit Bravida; » et le 
voilà parti sur l'express de Marseille à la 
recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite 
affaire , attendu qu'à Marseille il y avait tou- 
jours cinq ou six préfets en permanence, et 
personne pour vous dire lequel était le bon. Par 
une fortune singulière, Bravida lui mit la main 
dessus tout de suite, et c'est en plein conseil de 
préfecture que le brave général porta la parole 
au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un 
ancien capitaine d'habillement. 

Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit : 

(( Pardon, général... Comment se fait-il qu'à 
vous vos soldats vous demandent de partir, et 
qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez 
plutôt. » 

Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une péti- 
tion larmoyante, que deux lapins de garenne 
— les deux plus enragés pour marcher — 
venaient d'adresser à la préfecture avec apos- 
tilles du médecin , du curé , du notaire , et dans 
laquelle ils demandaient à passer aux lapins 
de choux pour cause d'infirmités. 

« J'en ai plus de trois cents comme cela, 
ajouta le préfet toujours en souriant. Vous com- 
prenez maintenant, général , pourquoi nous ne 



LA DÉFENSE DE TARASCON. 85 

sommes pas pressés de faire marcher vos hommes. 
On en a malheureusement trop fait partir de 
ceux qui voulaient rester. Il n^en faut plus... 
Sur ce , Dieu sauve la République , et bien le 
bonjour à vos lapins. » 



LE PUNCH d'adieu. 



Pas besoin de dire si le général était penaud 
en retournant à Tarascon. Mais voici bien une 
autre histoire. Est-ce qu'en son absence les 
Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un 
punch d'adieu par souscription pour les lapins 
qui allaient partir ! Le brave général Bravida 
eut beau dire que ce n'était pas la peine , que 
personne ne partirait; le punch était souscrit, 
commandé; il ne restait plus qu'à le boire, et 
c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir, 
cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut 
lieu dans les salons de la mairie, et, jusqu'au 
petit jour blanc, les toasts, les vivats, les dis- 
cours, les chants patriotiques, firent trembler les 
vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait 
à quoi s'en tenir sur ce punch d'adieu ; les gardes 
nationaux de choux qui le payaient avaient 
la ferme conviction que leurs camarades ne par- 
tiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient 
avaient aussi cette conviction, et le vénérable 



8(5 LETTRES A UN ABSENT. 

adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous 
ces braves qu'il était prêt à marcher à leur tête, 
savait mieux que personne qu'on ne marcherait 
pas du tout ; mais c'est égal ! Ces méridionaux 
sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch 
d'adieu tout le monde pleurait, tout le monde 
s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout 
le monde était sincère, même le général !... 

A Tarascon, comme dans tout le midi de la 
France, j'ai souvent observé cet effet de mirage ! . . . 




X; 



NOS PENDULES. 



DE BOUGIVAL A MUNICH. 




'ÉTAIT une pendule du second Em- 
pire, une de ces pendules en onyx 
algérien, ornées de dessins Campana, 
qu'on achète boulevard des Italiens avec leur 
clef dorée pendue en sautoir au bout d'un 
ruban rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, 
de plus moderne, de plus article de Paris. Une 
vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli 
timbre clair, mais sans un grain de bon sens, 
pleine de lubies, de caprices, marquant les heures 
à la diable, passant les demies, n'ayant jamais 
su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur 
et l'heure du berger à Madame. Quand la guerre 
éclata, elle était en villégiature à Bougival, 



88 LETTRES A UN ABSENT. 

faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces 
jolies cages à mouches en papier découpé, ces 
mobiliers d'une saison, guipure et mousseline 
flottant sur des transparents de soie claire. A 
l'arrivée des Bavarois, elle fut une des premières 
enlevées ; et, ma foi ! il faut avouer que ces gens 
d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, 
car cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un 
œuf de tourterelle, put faire au milieu des 
canons Kriipp et des fourgons chargés de mitraille 
le voyage de Bougivàl à Munich, arriver sans 
une fêlure, et se montrer dès le lendemain, 
Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn, 
le marchand de curiosités, fraîche, coquette, 
ayant toujours ses deux fines aiguilles, noires et 
recourbées comme des cils, et sa petite clef en 
sautoir au bout d'un ruban neuf. 

l'illustre DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO 
DE SCHWANTHALER. 

Ce fut un événement dans Munich. On n'y 
avait pas encore vu de pendule de Bougivàl, et 
chacun venait regarder celle-là aussi curieuse- 
ment que les coquilles japonaises du musée de 
Siebold. Devant le magasin d'Augustus Cahn, 
trois rangs de grosses pipes fumaient du matin 
au soir, et le bon populaire de Munich se 



NOS PENDULES. 89 

demandait avec des yeux ronds et des « Mein Gott » 
de stupéfaction à quoi pouvait servir cette singu- 
lière petite machine. Les journaux illustrés don- 
nèrent sa reproduction. Ses photographies s'éta- 
lèrent dans toutes les vitrines; et c'est en son 
honneur que Fillustre docteur-professieur Otto 
de Schwanthaler composa son fameux « Paradoxe 
sur les pendules m^ étude philosophico-humoris- 
tique en six cents pages où il est traité de l'in- 
fluence des pendules sur la vie des peuples, et 
logiquement démontré qu'une nation assez folle 
pour régler l'emploi de son temps sur des chro- 
nomètres aussi détraqués que cette petite pendule 
de Bougival devait s'attendre à toutes les catas- 
trophes, ainsi qu'un navire qui s'en irait en mer 
avec une boussole désorientée. (La phrase est un 
peu longue, mais je la traduis textuellement.) 
Les Allemands ne faisant rien à la légère, 
Fillustre docteur-professeur voulut, avant d'écrire 
son Paradoxe, avoir le sujet sous les yeux pour 
l'étudier à fond, l'analyser minutieusement 
comme un entomologiste; il acheta donc la pen- 
dule, et c'est ainsi qu'elle passa de la devanture 
d'Augustus Cahn dans le salon de l'illustre doc- 
teur-professeur Otto de Schwanthaler, conserva- 
teur de la Pinacothèque, membre de l'Académie 
des sciences et beaux-arts, en son domicile privé, 
Ludwigstrasse, 24. 



90 LETTRES A UN ABSENT. 



LE SALON DES SCH WANTHALER. 

Ce qui frappait d'abord en entrant dans le 
salon des Schwanthaler , académique et solennel 
comme Une salle de conférences, c'était une 
grande pendule à sujet en marbre sévère, avec 
une Polymnie de bronze et des rouages très- 
compliqués. Le cadran principal -s'entourait de 
cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, 
les minutes, les saisons, les équinoxes, tout, jus- 
qu'aux transformations de la lune dans un nuage 
bleu clair au milieu du socle. Le bruit de cette 
puissante machine remplissait toute la maison. 
Du bas de l'escalier, on entendait le lourd balan- 
cier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, 
qui semblait couper et mesurer la vie en petits 
morceaux tout pareils : sous ce tic-tac sonore 
couraient les trépidations de l'aiguille se déme- 
nant dans le cadre des secondes avec la fièvre 
laborieuse d'une araignée qui connaît le prix du 
temps. 

Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme 
une horloge de collège, et chaque fois que l'heure 
sonnait, il se passait quelque chose dans la 
maison des Schwanthaler. C'était M. de Schwan- 
thaler qui s'en allait à la Pinacothèque chargé 
de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler 



NOS PENDULES. 91 

revenant du sermon avec ses trois demoiselles, 
trois longues filles enguirlandées qui avaient 
Tair de perches à houblon; ou bien les leçons 
de cithare, de danse, de gymnastique, les clave- 
cins qu'on ouvrait, les métiers à broderies, les 
pupitres à musique d'ensemble qu'on roulait au 
milieu du salon, tout cela si bien réglé, si com- 
passé, si méthodique, que d'entendre tous ces 
Schwanthaler se mettre en branle au premier 
coup du timbre, entrer, sortir par les portes 
ouvertes à deux battants, on songeait au défilé 
des apôtres dans Thorloge de Strasbourg; et Ton 
s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la 
famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans 
sa pendule. 



SINGULIERE INFLUENCE DE LA PENDULE 

DE BOUGIVAL 
SUR UNE HONNÊTE FAMILLE DE MUNICH. 

C'est à côté de ce monument qu'on avait mis 
la pendule de Bougival, et tu vois d'ici l'effet de 
sa petite mine chiffonnée. Voilà qu'un soir les 
dames de Schwanthaler étaient en train de bro- 
der dans le grand salon, et l'illustre docteur- 
professeur lisait à quelques collègues de l'Aca- 
démie des sciences les premières pages du Para- 
doxe^ s'interrompant de temps en temps pour 



9» LETTRES A UN ABSENT. 

prendre la petite pendule et faire pour ainsi dire 
des démonstrations au tableau... Tout à coup, 
Eva de Schwanthaler, poussée par je ne sais 
quelle curiosité maudite, dit à son père en rou- 
gissant : 

« O papa, faites-la sonner. » 

Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, 
et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal 
si clair, si vif, qu'un frémissement de gaîté 
réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons 
dans tous les yeux : 

« Que c'est joli! que c'est joli! » disaient les 
demoiselles de Schwanthaler, avec un petit air 
animé et des frétillements de nattes qu'on ne 
leur connaissait pas. 

Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triom- 
phante : 

« Regardez-la, cette folle de française! elle 
sonne huit heures, et elle en marque trois ! » 

Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, mal- 
gré l'heure avancée, ces messieurs se lancèrent à 
corps perdu dans des théories philosophiques et 
des considérations interminables sur la légèreté 
du peuple français. Personne ne pensait plus à 
s'en aller. On n'entendit même pas sonner au 
cadran de Polymnie, ce terrible coup de dix 
heures, qui dispersait d'ordinaire toute la société. 
La grande pendule n'y comprenait rien. Elle 



NOS PENDULES. 93 

n'avait jamais tant vu de gaîté dans la maison 
Schwanthaler, ni du monde au salon si tard. Le 
diable c'est que lorsque les demoiselles de Schwan- 
thaler furent rentrées dans leur chambre, elles 
se sentirent Testomac creusé par la veille et le 
rire, comme des envies de souper; et la senti- 
mentale Minna, elle-même, disait en s'étirant 
les bras : 

« Ah ! je mangerais bien une patte de 
homard. » 



M 



DE LA GAITÉ, MES ENFANTS, DE LA GAITE ! 

Une fois remontée, la pendule de Bougival 
reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipa- 
tion. On avait commencé par rire de ses lubies; 
mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre 
qui sonnait à tort et à travers, la grave maison 
des Schwanthaler perdit le respect du temps et 
prit les jours avec une aimable insouciance. On 
ne songea plus qu'à s'amuser; la vie paraissait si 
courte, maintenant que toutes les heures étaient 
confondues ! Ce fut un bouleversement général. 
Plus de sermon, plus d'études! un besoin de 
bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann 
semblèrent trop monotones ; on les remplaça par 
la Grande Duchesse^ le Petit Faust^ et ces 



94 LETTRES A UN ABSENT. 

demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre doc- 
teur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de 
vertige, ne se lassait pas de dire : « De la 
gaité, mes enfants, de la gaîté!... » Quant à 
la grande horloge, il n'en fiit plus question. Ces 
demoiselles avaient arrêté le balancier, prétex- 
tant qu'il les empêchait de dormir, et la maison 
s'en alla toute au caprice du cadran désheuré. 
C'est alors que parut le fameux Taradoxe sur 
les pendules. A cette occasion, les Schwantha- 
1er donnèrent une grande soirée, non plus une 
de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres 
de lumières et de bruit, mais un magnifique 
bal travesti, où M"® de Schwanthaler et ses 
filles parurent en canotières de Bougival, les 
bras nus, la jupe [courte, et le petit chapeau 
plat à rubans éclatants : toute la ville en parla, 
mais ce n'était que le commencement. La comé- 
die, les tableaux vivants, les soupers, le bacca- 
rat, voilà ce que Munich scandalisé vit défiler 
tout un hiver dans le salon de l'académicien. 
— (( De la gaîté, mes enfants, de la gaîté!... » 
répétait le pauvre bonhomme de plus en plus 
affolé, et tout ce monde-là était très-gai en effet. 
M*"® de Schwanthaler, mise en goût par ses suc- 
cès de canotière, passait sa vie sur l'Isar en 
costumes extravagants. Ces demoiselles, restées 
seules au logis, prenaient des leçons de français 



NOS PENDULES. 9S 

avec des officiers de hussards prisonniers dans 
la ville; et la petite pendule, qui avait toutes 
raisons de se croire encore à Bougival, jetait les 
heures à la volée, en sonnant toujours huit 
quand elle en marquait trois... Puis, un matin, 
ce tourbillon de gaîté folle emporta la famille 
Schwanthaler en Amérique, et les plus beaux 
Titien de la Pinacothèque suivirent dans sa 
fuite leur illustre conservateur. 

CONCLUSION. 

Après le départ des Schwanthaler, il y eut 
dans Munich comme une épidémie de scan- 
dales. On vit successivement une chanoinesse 
enlever un baryton, le doyen de l'Institut épou- 
ser une danseuse, un conseiller aulique faire 
sauter la coupe, le couvent des dames nobles 
fermé pour tapage nocturne... 

O malice des choses! Il semblait que cette 
petite pendule était fée, et qu'elle avait pris à 
tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout oii 
elle passait, partout où sonnait son joli timbre 
à révent, il affolait, détraquait les cervelles. 
Un jour, d'étape en étape, elle arriva jusqu'à 
la résidence ; et depuis lors, sais-tu quelle par- 
tition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a tou- 
jours ouverte sur son piano?... 



9<S LETTRES A UN ABSENT. 

— '■ Les Maîtres chanteurs ? ■ 
— Non!... Le Phoque à ventre blanc!! 
Ça leur apprendra à se servir de nos pen- 
dules. 






XI. 



LE PRUSSIEN DE BELISAIRE. 




oici quelque chose que j'ai entendu 
raconter, cette semaine, dans un caba- 
ret de Montmartre. Il me faudrait, 
pour bien te dire cela, le vocabulaire faubourien 
de maître Bélisaire, son grand tablier de menui- 
sier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc 
de Montmartre, capable de donner Taccent de 
Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr 
alors de te faire passer dans les veines le frisson 
que j'ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur 
une table de compagnons, cette lugubre et véri- 
dique histoire : 

« C'était le lendemain de l'amnistie 

(Bélisaire voulait dire de l'armistice ). Ma 
femme nous avait envoyés nous deux l'enfant 
faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, 
rapport à une petite baraque que nous avions 



100 LETTRES A UN ABSENT. 



me sauta à la figure... J'agrippe le valet de 
rétabli et je cogne... Vous savez, compagnons, 
si Bélisaire a le poignet solide à l'ordinaire; 
mais il paraît que ce jour-là j'avais le tonnerre 
de Dieu au bout de mon bras... Au premier 
coup, mon Prussien fait bonhomme et s'étale de 
tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. Ah! 
ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y 
a de mieux comme nettoyage. Débarbouillé à la 
potasse, quoi !..• 

« Moi qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, 
pas même une alouette, ça me fit tout de même 
drôle de voir ce grand corps devant moi... Un 
joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette 
qui frisait comme des copeaux de frêne. J'en 
avais les jambes qui me tremblaient en le regar- 
dant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait 
là-haut, et je l'entendais crier de toutes ses 
forces : « Papa, papa. » 

« Des Prussiens passaient sur la route. On 
voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par 
le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout 
d'un coup. « S'ils entrent, l'enfant est perdu... 
« ils vont tout massacrer. » Ce fut fini, je ne 
tremblai plus. Vite, vite, je fourrai le Prussien 
sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus 
ramasser de planches, de copeaux, de sciure, et 
je remontai chercher le petit. 



LE PRUSSIEN DE BELISAIRE. loi 

« — Arrive... 

« : — Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme 
« tu es pâle ! . . . 

« — Marche, marche. » Et je vous réponds 
que les Cosaques pouvaient me bousculer, me 
regarder de travers : je ne réclamais pas. Il me 
semblait toujours qu'on courait, qu'on criait 
derrière nous. Une fois j'entendis un cheval 
nous arriver dessus à la grande volée; je crus 
que j'allais tomber, du saisissement. Pourtant, 
après les ponts, je commençai à me reconnaître. 
Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait 
pas de risque qu'on nous repêche dans le tas. 
Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. 
Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le 
cas d'y mettre le feu, quand ils retrouveraient 
leur camarade; sans compter que mon voisin 
Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français 
dans le pays et que ça pouvait lui faire arriver 
de la peine, ce^ soldat tué près de chez lui. 
Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de 
cette façon-là . 

(( J'aurais dû m'arranger au moins pour le 
faire disparaître... A mesure que nous arrivions 
vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il 
n'y a pas ; ça me gênait de laisser ce Prussien 
dans ma cave. Aussi, aux remparts, je n'y tins 
plus : 



loa LETTRES A UN ABSENT. 

« — Va devant, que je dis au mioche. J'ai 
(( encore une prarique à voir à Saint-Denis. » 

« Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. 
Le cœur me battait bien un peu; mais c'est égal, 
je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus reniant 
avec moi. 

(( Quand je rentrai dans Villeneuve, il com- 
mençait à faire nuit. J'ouvrais Toeil, vous pen- 
sez, et je n'avançais qu'une patte après Tautre. 
Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je 
voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, 
dans le brouillard. Au bord du quai, une longue 
palissade noire; c'étaient les Prussiens qiiî fai- 
saient l'appel. Bonne occasion pour trouver la 
maison vidé. En filant le long des clôtures, 
j'aperçus le père Jacquot dans sa cour en train 
d'étendre ses éperviers. Décidément on ne savait 
rien encore... J'entre chez nous. Je descends, je 
tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; 
il y avait même deux gros rats en train dé lui 
travailler son casque, et ça me fit unefière sou- 
leur de sentir cette mentonnière remuer. Un 
moment je crus que le mort allait revenir... 
mais non ! sa tête était lourde , froide. Je 
m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais 
mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres 
seraient couchés... 

(( Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, 



LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE. idj 



mais elle m'a paru joliment triste ce soir-là, la 
retraite des Prussiens. De grands coups de trom- 
pette qui sonnaient trois par trois : Ta! ta! ta! 
Une vraie musique de crapaud. Ce n'est pas sur 
cet air-là que nos petits lignards voudraient se 
coucher, eux... Pendant cinq minutes, j'entendis 
traîner des sabres, taper des portes; puis des 
soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à 
appeler : 

(( Hofmann! Hofmann! » 

u Le pauvre Hofmann se tenait sous sescopeaux, 

«en tranquille... Mais c'est moi qui me faisais 

ix!... A chaque instant je mV ' *" ^ les 

întrer dans le sous-sol. X le 

^1? me 

dire HSMBHHHPP .x ré^^" mon 

(( petit père... tu devras u^ vierge à 

« saint Jean-Baptiste f^ ... » 

« Tout de mê ra rt us eurent assez 

appelé Hofijm^BHi ^ataires se décidèrent à 
rentreg^nHRns leurs grosses bottes dans l'es- 
cali^HPR^out d'un moment, toute la baraque 
ronfrat comme une horloge de campagne. Je 
n'attendais que ça pour sortir... 

« La berge était déserte, toutes les. maisons 
éteintes. Bonne affaire! Je redescends vivement. 
Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, je le 
mets debout, et hisse sur mon dos, comme un 



IC+ LETTRES A UN ABSENT. 



crochet de commissionnaire... C'est qu'il était 
lourd, le brigand!... Avec ça la peur, rien dans 
le battant depuis le matin... Je croyais que je 
n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà 
qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui 
marche derrière moi. Je me retourne. Personne... 
C'était la lune qui se levait... Je me dis : « Gare, 
« tout à l'heure... les factionnaires vont tirer. » 

« Pour comble d'agrément, la Seine était 
basse. Si je l'avais jeté là sur le bord, il y serait 
resté comme dans une cuvette. . . J'entre, j'avance., 
toujours pas d'eau... Je n'en pouvaisplus : j'avais 
les articulations grippées... Finalement, quand 
je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme... 
Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus 
moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse... ' 
hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de 
vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le ma- 
chabée qui démarre tout doucement. Bon voyage! 
j'avale une potée d'eau, et je remonte vite sur la 
berge. 

(( Quand je repassai le pont de Villeneuve, 
on voyait quelque chose de noir au milieu de la 
Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. C'éta;it 
mon Prussien qui descendait du coté d'Argen- 
teuil, en suivant le fil de Teau... » 



XII. 



LE SIEGE DE BERLIN. 




ous remontions l'avenue des Champs- 
Elysées avec ton ami le docteur V..., 
demandant aux murs troués d'obus, 
aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire 
du Paris de ces derniers mois, lorsqu'un peu 
avant d'arriver au rond-point de l'Étoile, le 
docteur s'arrêta, et me montrant une de ces 
grandes maisons de coin si pompeusement grou- 
pées autour de l'Arc de triomphe : 

« Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres 
fermées là-haut sur ce balcon? Dans les pre- 
miers jours du mois d'août, ce terrible mois 
d'aoi\t de Tan dernier , si lourd d'orages et de 
désastres, je fus appelé là pour un cas d'apo- 
plexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, 
un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de 
gloire et de bonapartisme, qui dcis le début de 



io6 LETTRES A UN ABSENT. 



la guerre était venu se loger aux Champs-Ely- 
sées, dans un appartement à balcon... Devinez 
pourquoi? Pour assister à la rentrée triomphale 
de nos troupes... Pauvre vieux! La nouvelle de 
Wissembourg lui arriva comme il sortait de 
table. En lisant le nom de Napoléon au bas de 
ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé. 

« Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout 
son long sur le tapis de sa chambre, la face san- 
glante et inerte comme s'il avait reçu un coup 
de massue sur la tête. Debout , il devait être 
très-grand ; couché, il avait Tair immense. De 
be^ux traits, des dents superbes, une toison de 
cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui 
en paraissaient soixante... Près de lui sa petite- 
fille à genoux et toute en larmes. Elle lui. res- 
semblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on 
eût dit deux belles médailles grecques frappées à 
la même empreinte, seulement l'une antique, 
terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre 
resplendissante et nette , dans tout l'éclat et le 
velouté de l'empreinte nouvelle. 

(( La doulçur de cette enfant me toucha. Fille 
et petite-fille de soldat, elle avait son père à 
l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce 
grand vieillard étendu devant elle évoquait dans 
son esprit une autre image non moins terrible. 
Je la rassurai de mon mieux; mais,-au fond, je 



LE SIEGE DE BERLIN. 107 

gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une 
belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts 
ans, on n'en revient guère. Pendant trois jours, 
en efFet, le malade resta dans le même état d'im- 
mobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la 
nouvelle de ReischofFen arriva à Paris. Vous 
vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au 
soir, nous crûmes tous à une grande victoire, 
vingt mille Prussiens tués, le prince royal pri- 
sonnier... Je ne sais par quel miracle, quel cou- 
rant magnétique, un écho de cette joie nationale 
alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque 
dans les limbes de sa paralysie ; toujours est-il 
que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je 
ne trouvai plus le même homme. L'œil était 
presque clair, la langue moins lourde. Il eut la 
force de me sourire et bégaya deux fois : 
« Vie... toi... re!... — Oui, colonel, grande vic- 
« toire!... » Et à mesure que je lui donnais des 
détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je 
voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer... 
.« Quand je sortis, la jeune fille m-attendait, 
pâle et debout devant la porte. -Elle sanglotait. 
(( Mais il est sauvé! » lui dis-je en lui pre- 
nant les mains. 

« La malheureuse enfant eut à peine le courage 
de me répondre. On venait d'afficher le vrai 
ReischofFen, Mac-Mahon en fuite, toute l'armée 



lOîJ LETTRES A UN ABSENT. 



écrasée.,. Nous nous regardâmes consternés. 
Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je 
tremblais en pensant au vieux. Bien sur, il ne 
résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et 
cependant comment faire?... Lui laisser sa joie, 
les illusions qui l'avaient fait revivre!... Mais 
alors il fallait mentir... 

« Eh bien, je mentirai! » me dit l'héroïque 
rille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayon- 
nante, elle rentra dans la chambre de son 
grand-père. 

« C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. 
Les premiers jours on s'en tira encore. Le bon- 
homme avait la tête faible et se laissait tromper 
comme un enfant. Mais avec la santé ses idées 
se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant 
du mouvement des armées, lui rédiger des bul- 
letins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir 
cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa 
carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, 
s'efForçant de combiner toute une campagne 
glorieuse; Bazaine sur Berlin, Frossart en 
Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique..Pour tout 
cela elle me demandait conseil, et je l'aidais 
autant que je pouvais; mais c'est le grand-père 
surtout qui nous servait dans cette invasion ima- 
ginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois 
sous le premier Empire! Il savait tous les coups 



LE SIEGE DE BERLIN. 107 

d'avance : « Maintenant voila où ils vont aller... 
« Voilà ce qu'on va faire... » et ses prévisions se 
réalisaient toujours, ce qui né manquait pas de 
le rendre très-fier. Malheureusement nous avions 
beau prendre des villes, gagner des batailles, 
nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était 
insatiable, ce vieux!... Chaque jour, eh arri- 
vant, j'apprenais un nouveau fait d'armes : « Doc- 
« teur, nous avons pris Mayence. » me disait 
la jeune fille en venant au-devant de moi avec 
un sourire navré, et j'entendais à travers la 
porte une voix joyeuse qui me criait : « Ça mar- 
ie che! ça marche!... Dans huit jours nous entre- 
ce rons à Berlin. » A ce moment-là, les Prussiens 
n'étaient plus qu'à huit jours de Paris... Nous 
nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas 
mieux le transporter en province; mais, sitôt 
dehors, l'état de la France lui aurait tout appris, 
et je le trouvais encore trop faible, trop 
engourdi de sa grande secousse pour lui laisser 
connaître la vérité. On se décida donc à rester. 
(( Le premier jour de l'investisseinent, je mon- 
tai chez eux — je me souviens — très-ému, avec 
cette angoisse au cœur que nous donnaient à 
tous les portes de Paris fermées, la bataille sous 
lès murs, nos banlieues devenues frontières. Je 
trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant 
et fier : 



no LETTRES A UN' ABSENT. 

« Eh bien , me dit-il , le voila donc commencé 
(( ce si^e! » 

(( Je le regardai stupéfait : 
(( Comment, colonel, vous savez?... » 
(( Sa petite-fille se tourna vers moi : 
« Eh ! oui, docteur... Cestlagrandenouvelle... 
« Le^iége de Berlin est commencé. » 

•(( Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un 
petit air si posé, si tranquille... Comment se 
serait-il douté de quelque chose? Le canon des 
forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheu- 
reux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait 
pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était 
un pan de TArc de triomphe, et, dans sa 
chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du 
premier Çmpire bien fait pour entretenir ses 
illusions. Des portraits de maréchaux, des gra- 
vures de batailles, le roi de Rome en robe de 
baby; puis de grandes consoles toutes raides, 
ornées de cuivres à trophées , chargées de reli- 
ques impériales, des médailles, des bronzes, un 
rocher de Saint-Hélène sous globe, des miniatures 
représentant la même dame frisottée, en tenue de 
bal, en robe jaune, des manches à gigots et des 
yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de 
Rome, les maréchaux, les dames jaunes, av«c la 
taille montante, la ceinture haute, cette raideur 
engonsée qui était la grâce de 1 806. . . Brarve colo- 



LE SIEGE DE BERLIN. ii-i 

nel! c'est cette atmosphère de victoires et con- 
quêtes, encore plus que tout ce que nous pou- 
vions lui dire, qui le faisait croire si naïvement 
au siège de Berlin. 

« A partir de ce jour, nos opérations militaires 
se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, 
ce n'était plus qu'une affaire de patience, De 
temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, 
on lui lisait une lettre de son fils, lettre imagi- 
naire bien entendu, puisque rien n'entrait plus 
dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp 
de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forte.- 
resse d'Allemagne. Vous figurez- vous le déses- 
poir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son 
père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade 
peut-être, et obligée de le faire parler dans 
des lettres joyeuses, un peu courtes, comme 
pouvait en écrire un soldat en campagne, allant 
toujours en avant dans le pays conquis. Quel- 
quefois la force lui manquait; on restait des 
semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquié- 
tait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre 
d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaîment 
près de son lit, en retenant ses larmes. Le colo- 
nel écoutait religieusement, souriait d'un air 
entendu, approuvait, critiquait,, nous expliquait 
les passages un peu troubles. Mais où il était 
beau surtout, c'est dans les réponses qu'il:envoyait 



lia LETTRES A UN ABSENT. 

à son fils : « N'oublie jamais que tu es Français, 
(( lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres 
« gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde... » 
Et c'étaient des recommandations à n'en plus 
finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le respect 
des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, 
un vrai code d'honneur militaire à l'usage des 
conquérants. Il y mêlait aussi quelques considé- 
rations générales sur la politique, les conditions 
de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, Je 
dois le dire, il n'était pas exigeant : — « L'in- 
« demnité de guerre, et rien de plus. . . A quoi bon 
(( leur prendre des provinces?. . . Est-ce qu'on peut 
« faire de la France avec de l'Allemagne?... » Il 
dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant 
de candeur dans ses paroles, une si belle foi 
patriotique, qu'il était impossible de ne pas être 
ému en l'écoutant. 

« Pendant ce temps-là , le siège avançait tou- 
jours; pas celui de Berlin, hélas!... C'était le 
moment du grand froid, du bombardement, des 
épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos 
soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui 
se multipliait autour de lui, la sérénité du vieil- 
lard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au 
bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande 
fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple; 
et vous ne pouvez rien imaginer déplus touchant 



LE SIÈGE DE BERLIN. iij 

que ces déjeuners de grand-père, si innocem- 
ment égoïstes, — le vieux sur son lit, frais et 
riant, la serviette au menton, près de lui sa 
petitè-fille, un peu pâlie par les privations, gui- 
dant ses mains, le faisant boire, Taidant à man- 
ger toutes ces bonnes choses défendues. Alors 
animé par le repas, dans le bien-être de sa 
chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette 
neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, Tancien 
cuirassier se rappelait ses campagnes dans le 
Nord, et nous racontait pour la centième fois 
cette sinistre retraite de Russie où Ton n'avait 
à manger que du biscuit gelé et de la viande de 
cheval. — « Comprends-tu cela, petite? nous 
« mangions du cheval ! » Je crois bien qu'elle le 
comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait 
pas autre chose... De jour en jour cependant, à 
mesure que la convalescence approchait, notre 
tâche autour du malade devenait plus difficile. 
Cet engourdfssement de tous ses sens, de tous 
ses membres, qui nous avait si bien servis jus- 
qu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois 
fois déjà, les terribles bordées de la porte Mail- 
lot Tavaient fait bondir, l'oreille dressée comme 
un chien de chasse; on fut obligé d'inventer 
une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et 
des salves tirées en cet honneur aux Invalides. 
Un autre jour qu'on avait poussé son lit p/ès de 

8 



11^ LETTI^ES A UN ABSENT, 

la fenêtre — c'était, je crois, le jeudi de Buzen- 
val — il vit très-bien des g3.rdes nationaux qui 
se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée • 

« Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-1^? » 
demanda le bonhomme, et nous l'entendions 
grommeler entre ses dents : a Mauvaise tenue ! 
« mauvaise tenue ! w II n'en fut pas autre chose ; 
mais nous comprîmes que dorénavant il fallait 
prendre de grandes précautions. Malheureuse- 
ment on n'en prit pas assez, 

<( Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vînt à moi 
toute troublée : — « C'est demain qu'ils entrent, » 
me dit-elle. La chambre du grand-père était-elle 
ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, 
je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une 
physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il 
nous avait entendus. Seulement, nous parlions 
des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait 
aux Français, à cette entrée triomphale qu'il 
attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon 
descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fan- 
fares, son fils à côté du maréchal, et lui, le 
vieux, sur son balcon, en grande tenue comme 
à Lutzen , saluant les drapeaux troués et les 
aigles noires de poudre... Pauvre père Jouve! Il 
s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'em- 
pêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour 
lui éviter une trop grande émotion. Aussi se 



LE SIEGE DE BERLIN. 115 

garda-t-il bien de parler à personne ; mais le 
lendemain, à l'heure même où les bataillons 
prussiens s'engageaient timidement sur la longue 
voie qui mène de la porte Maillot aux Tuile- 
ries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, 
et le colonel parut sur le balcon avec son casque, 
sa grande latte , toute sa vieille défroque glo- 
rieuse d'ancien cuirassier de Millaud. Je me 
demande encore quel effort de volonté, quel sur- 
saut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harna- 
ché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, 
debout derrière la rampe , s'étonnant de trouver 
les avenues si larges, si muettes, les persiennes 
des maisons fermées, Paris sinistre comme un 
grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si 
singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et 
personne pour aller au-devant de nos soldats. 
Un moment il put croire qu'il s'était trompé.,. 
Mais non! là-bas, derrière l'Arc de triomphe, 
c'était un bruissement confus, une ligne noire 
qui s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à 
peu, les aiguilles des casques brillèrent, les 
petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous 
l'arc de l'Etoile, rhythmee par le pas lourd des 
sections, le heurt des sabres, éclata la marche 
triomphale de Schubert !... 

<( Alors, dans le silence morne de la place, on 
entendit un cri, un cri terrible : « Aux armes!... 



ii6 LETTRES A UN ABSENT. 

a aux armes!..» les Prussiens. » Et les quatre 
uhlans de Tavant-garde purent voir là-haut, 
sur le balcon, un grand vieillard chanceler en 
remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, 
le colonel Jouve était bien mort. » 




SECONDE PARTIE 



LA COMMUNE 



I. 



PAYSAGES D'INSURRECTION, 



AU MARAIS. 




ANS Tombre humide et provinciale de 
ces longues rues tortueuses où flottent 
des odeurs de droguerie et de bois de 
Campêche, parmi ces anciens hôtels du temps 
de Henri II et de Louis XIII, que Tindustrie 
moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, 
de bronzes, de produits chimiques, ces jardinets 
moisis remplis de caisses, ces cours d'honneur à 
larges dalles où roulent les lourds camions, sous 
ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces 
pignons vermoulus, enfumés comme des étei- 
gnoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux pre- 
miers jours, une physionomie très-particulière, 
quelque chose de bonhomme et de primitif. Des 
ébauches de barricades à tous les coins de rue, 



lao . LETTRES A UN ABSE>tT. 

mais personne pour les' garder. Pas de canons, 
pas de mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, 
sans conviction, seulement pour le plaisir d'in- 
tercepter la voie et de faire de grandes mares 
d'eau où barbotaient des volées de gamins et 
des flottilles de bateaux en papier... Toutes les 
boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs 
portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. 
Ce n'était pas ces gens-là qui faisaient l'émeute ; 
mais on sentait qu'ils la regardaient faire avec 
plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces 
quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du 
vieux Paris bourgeois, gouailleur, tapageur. 

Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde 
courait dans le Marais. Sur le fronton des grands 
hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de 
pierre avait l'air de dire : « Je connais ça. » Et 
malgré moi, dans ma pensée, j'affublais de 
jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de larges 
feutres à retroussis, tout ce brave petit monde 
de droguistes, doreurs, marchands d'épices qui 
se tenaient les côtes à regarder dépaver leurs rues 
et paraissaient si fiers d'avoir une barricade 
devant leur magasin. 

Par moments, au bout d'une longue ruelle 
noire, je voyais des baïonnettes luire sur la place 
de Grève, avec un pan de la vieille maison de 
ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers pas- 



PAYSAGES D'INSURRECTiON. lai 

saient au galop dans ce coin de lumière, longs 
manteaux gris, plumes flottantes- La foule cou- 
rait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce 
mademoiselle de Montpensier ou le général 
Cremer?... Les époques se brouillaient dans ma 
tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge 
d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre 
me faisait l'effet de la simarre du cardinal de 
Retz... Ce malin des malins dont on parlait dans 
tous les groupes, je ne savais plus si c'était 
M.Thiersou Mazarin... Je me figurais vivre il 
y a trois cents ans. 

A MONTMARTRE. 

En montant la rue Lepic, je voyais l'autre 
matin, dans une boutique de savetier, un officier 
de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes 
et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de 
bottes, son tablier de cuir devant lui pour ne 
pas salir sa tunique. Tout le tableau de Mont- 
martre insurgé tient dans l'encadrement de cette 
fenêtre d'échoppe. # 

Figure-toi un grand village armé jusqu'aux 
dents, des mitrailleuses au bord d'un abreuvoir, 
la place de l'Église hérissée de baïonnettes, une 
barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à 
coté des boîtes à lait, toutes les ûiaisoris trans- 



lij LETTRES A UN ABSENT. 

■ — ■» ^i.i — —■■■■■■ ■■■■»■■ ^B^^^^— ^^^ ^tm 

formées en casernes, à toutes les fenêtres des 
guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se 
penchent pour écouter le rappel, des crosses de 
fusil sonnant au fond des petites boutiques de 
fripiers, et, du haut en bas de la butte, une 
dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. 
Malgré tout, ce n'est- plus ce Montmartre 
farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, 
l'arme haute, la jugulaire au menton et mar- 
quant férocement le pas en ayant l'air de se 
dire : « Tenons-nous bien, La réaction nous 
regarde. » Ici les insurgés sont chez eux, et, en 
dépit des canons et des barricades, on sent pla- 
ner sur leur révolte je ne sais quoi de libre, de 
paisible et de familial. 

Une seule chose pénible à voir, c'est ce 
grouillement de pantalons rouges, ces déserteurs 
de toutes armes : zouaves, lignards, mobiles, 
qui encombrent la place de la Mairie, couchés 
sur des bancs, vautrés au long des trottoirs, 
ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de 
huit jours... Au moment où je passe, un de ces 
malheureux,* grimpé sur un arbre, harangue la 
foule en bégayant, au milieu des rires et des 
huées. Dans un coin de la place, un bataillon 
s'ébranle pour monter aux remparts : 

« En avant! » crient les officiers en agitant 
leurs sabres. Les tambours battent la charge, et 



PAYSAGES D'INSURRECTION. laj 

les' bons miliciens, enflammés d'ardeur, s'élan- 
cent à Tassant d'une longue rue déserte, au 
bout de laquelle on voit quelques poules qui 
s'efFarent en criant. 

... Tout en haut, dans une échappée de jar- 
dins verts et de pentes jaunâtres, c^est le moulin 
de la Galette transformé en poste militaire, des 
silhouettes de gardes nationaux, des tentes ali- 
gnées, de petits bivouacs qui fument, tout cela 
se détachant net et fin, comme au fond d'une 
longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et 
Tocre étincelant de la butte. 

AU FAUBOURG SAINT- ANTOINE. 

Une nuit de janvier dernier, pendant le siège 
de Paris, j'étais sur la place de Nan terre, au 
milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'en- 
nemi venait d'attaquer nos grand'gardes , et 
Ton s'armait en hâte pour aller à leur secours. 
Pendant que les hommes se numérotai enta 
tâtons, dans le vent, dans la neige, nous vîmes 
déboucher d'un coin de rue une patrouille, pré- 
cédée d'un falot. 

« Halte-là ! Qui vive ? 

— Mobiles de 48, » répondit une voix chevro- 
tante. 

C'étaient de tout petits bonshommes en man- 



r»^ LETTRES A UN ABSENT, 

leaux courts, lé képi sur Toreille et l'allure 
jeunette. A deux pas, oh les eût pris pour des 
enfants de troupe: inais quand le sergent s-ap- 
procha pour se faire reconnaître, nos lanternes 
éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des yeux 
clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de 
trdupe avait cent ans. Les autres n'étaient guère 
plus jeunes. Avec cela l'accent de Paris, et un 
air casse-assiettes ! De vieux gamins. 

Arrivés de la veille aux avant-postes, les mal- 
heureux mobiles s'étaient égarés en faisant leur 
première patrouille. On les remit bien vite sur 
leur chemin : 

« Dépêchez- vous, camarades; les Prussiens 
nous attaquent. 

— Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent, » 
disaient les pauvres vieux tout affolés, et, fai- 
sant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, 
avec leur falot qui dansait secoué par la fusil- 
lade... 

Je ne saurais te dire l'impression fantastique 
que me firent ces petits gnomes; ils paraissaient 
si vieux, si las, si éperdus! Ils avaient l'air de 
venir de si loin! Je me figurais une patrouille 
fantôme errant à travers champs depuis 1848, 
et cherchant son chemin depuis vingt- trois 
ans. 

Les insurgés du faubourg Saint- Antoine m'ont 



PAYSAGES D'INSURRECTION. 125 

rappelé cette apparition. J'ai trpuvé là ïe$ 
anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais: incor- 
rigibles, rénieutier en cheveux blancs, et avec 
lui le vieux jeu de la bataille civile, la barricade 
classique à deux et à trois étages, le drapeau 
rouge flottant au sommet, les poses mélodrama- 
tiques sur la culasse des canons, les manches 
retroussées, les mines rébarbatives : 

« Circulez, citoyens! » et tout de suite la 
baïonnette croisée. . . 

Et quel train, quelle agitation dans ce grand 
faubourg de Babel ! Du Trône à la. Bastille, ce 
ne sont qu'alertes, prises d'armes, perquisitions, 
arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à 
la colonne, patrouillards en goguette qui ont 
perdu le mot d'ordre, chassepots qui partent 
tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité de 
la rue Basfroid, et le rappel, et la générale, et 
le tocsin. Oh! le tocsin; s'en donnent-ils, ces 
enragés, de secouer leurs cloches! Dès que le 
jour tombe, les clochers deviennent fous et font 
danser leurs carillons comme des grelots de 
marottes. Il y a le tocsin de l'ivrogne, haletant, 
fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets et 
de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à 
tours de bras, qui sonne, sonne jusqu'à ce que 
la corde casse; puis le tocsin mou, sans enthou- 
siasme, dont les. notes ensommeillées tombent 



126 LETTRES A UN ABSENT, 



lourdement, comme celles d'un couvre-feu.«. 
Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affo- 
lement de cloches et de cervelles, une chose m'a 
frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe et 
des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il 
y a là comme une espèce de ghetto auvergnat, 
où les enfants du Cantal trafiquent paisiblement 
sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper 
de l'insurrection que si elle était à mille lieues. 
En passant, je voyais tous ces braves Rémonencq 
très-affairés dans leurs boutiques noires. Les 
femmes charabiaient en tricotant sur la pierre 
de la porte, et les petits enfants se roulaient 
dans le milieu du passage, avec leurs cheveux 
crépus, tout pleins de limaille de fer. 





II. 



LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS. 

Écrit le 22 mars 1871. 

lEZ-Vous donc au nom des rues et à 
leur physionomie doucereuse !... Lors- 
qu'après avoir enjambé barricades et 
mitrailleuses, je suis arrivé là-haut derrière les 
moulins de Montmartre et que j'ai vu cette 
petite rue des Rosiers, avec sa chaussée de cail- 
loux, ses jardins, ses maisons basses, je me suis 
cru transporté en province, dans un de ces fau- 
bourgs paisibles où la ville s'espace et diminue 
pour venir mourir à la lisière des champs. Rien 
devant moi qu'une envolée de pigeons et deux 
bonnes sœurs en cornette frôlant timidement 
la muraille. Dans le fond , la tour Solférino , 
bastille vulgaire et lourde, rendez-vous des 
dimanches de banlieue, que le siège a rendue 
presque pittoresque en en faisant une ruine. 
A mesure qu'on avance, la rue s'élargit. 



ia8 LETTRES A UN ABSEr^T. 

m • • J ■ 

s'anime un peu. Ce sont des tentes alignées, des 
canons, des fusils en faisceaux; puis sur la 
gauche , un grand portail devant lequel des 
gardes nationaux fument leurs pipes. La maison 
est en arrière et ne se voit pas de la rue. Après 
quelques pourparlers , la sentinelle nous laisse 
entrer... C'est une maison à deux étages, entre 
cour et jardin, et qui n'a rien de tragique. Elle 
appartient aux héritiers de M. Scribe... Ce 
coupe-gorge est né d'un vaudeville ! 

Sur le couloir qui mène de la petite cour pavée 
au jardin, s'ouvrent les pièces du rez-de-chaus- 
sée, claires, aérées, tapissées de papier à fleurs. 
C'est là que l'ancien Comité central tenait ses 
séances. C'est là que, dans l'après-midi du i8, 
les deux généraux furent conduits et qu'ils sen- 
tirent l'angoisse de leur dernière heure, pendant 
que la foule hurlait dans le jardin et que les 
déserteurs venaient coller leurs têtes hideuses 
aux fenêtres, flairant le sang comme des loups; 
là enfin qu'on rapporta les deux cadavres et 
qu'ils restèrent exposés pendant deux jours. 

Je descends, le cœur serré, les trois marches 
qui mènent au jardin; vrai jardin de faubourg, 
où chaque locataire a son coin de groseilliers et 
de clématites séparés par des treillages verts 
avec des portes qui sonnent... la colère d'une 
foule a passé là. Les clôtures sont à bas, les 



LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS. 129 



bordures arrachées. Rien n'est resté debout 
qu'un quinconce de tilleuls, une vingtaine 
d'arbres fraîchement taillés, dressant en l'air 
leurs branches dures et grises, comme des serres 
de vautour. Une grille en fer court derrière en 
guise de muraille, et laisse voir au loin la vallée, 
immense , mélancolique , où fument de longues 
cheminées d'usines. 

Les choses s'apaisent comme les êtres. Me 
voilà sur la scène du drame, et cependant j'ai 
peine à en ressaisir l'impression. Le temps est 
doux, le ciel clair. Ces soldats de Montmartre 
qui m'entourent ont Tair bon enfant. 

Ils chantent, ils jouent au bouchon. Les offi- 
ciers se promènent de long en large en riant. 
Seul, un grand mur, troué par les balles, et 
dont la crête est tout émiettée, se lève comme 
un témoin et me raconte le crime. C'est contre 
ce mur qu'on les a fusillés. 

Il paraît qu'au dernier moment le général 
Lecomte, ferme et résolu jusque alors, sentit son 
courage défaillir. Il essaya de lutter, de s'enfuir, 
fît quelques pas dans le jardin en courant, puis 
ressaisi tout de suite, secoué, traîné, bousculé, 
il tomba sur ses genoux et parla de ses enfants : 

« J'en ai cinq », disait-il en sanglotant. 

Le cœur du père avait crevé la tunique du 
soldat. Il y avait des pères aussi dans cette foule 

9 



i|j LETTRES A UN ABSENT. 



furieuse, et à son appel déchirant quelques voix 
émues répondirent; mais les implacables déser- 
teurs ne voulaient rien entendre : 

a Si nous ne le fusillons pas aujourd'hui, il 
nous fera fusiller demain. » 

On le poussa contre la muraille. Presque 
aussitôt un sergent de la ligne s'approcha de lui : 

(( Général, lui dit-il, vous allez nous pro- 
mettre... » 

Et tout à coup, changeant d'idée, il fit deu:ç 
pas en arrière et lui déchargea son chasseppt 
en pleine poitrine. Les autres n'eurent plus 
qu'à Tachever. 

Clément Thomas , lui , ne faiblit pas une 
minute. Adossé au même mur que Lecomte, à 
deux pas de son cadavre, il fit tête à la mort 
jusqu'au bout et parla très-noblement. Quand 
les fusils s'abaissèrent, il mit, par un geste 
instinctif, son bras gauche devant sa figure, et 
ce vieux républicain mourut dans l'attitude de 
César... A la place où ils sont tombés, contre ce 
mur froid et nu comme la pUque d'un jardin 
de tir^ quelques branches de pêcher s'étalent 
encore en espalier, et, dans le haut, s'ouvre une 
fleur hâtive, toute blanche, que les balles ont 
épargnée, que la poudre n'a pas noircie... O 
fleur de justice, qu'attends-tu donc pour nous 
donner ton fruit?... 



LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS. 131 

é,. En sortant de la rué des Rosiers, par ces 
routes silencieuses qui s'échelonnent au flanc de 
la butte pleine de jardins et de terrasses, je 
gagne l'ancien ciinetière de Montmartre, qu'on 
a rouvert depuis quelques jours pour y mettre 
les corps des deux généraux. C'est un cimetière 
de village, nu, sans arbres, tout en tombeaux. 
Comme ces paysans rapares qui en labourant 
leurs champs font disparaître chaque jour un 
peu du chemin de traverse, la mort a tout 
envahi, même les allées. Les tombes montent 
les unes sur les autres. Tout est comble. On ne 
sait où poser les pieds. 

Je ne connais rien de triste comme ces anciens 
cimetières. On y sent tant de monde, et Ton 
n'y voit personne. Ceux qui sont là ont l'air 
d'être deux fois morts. 

... « Qu'est-ce que vous cherchez ? » me 
demande une espèce de jardinier, fossoyeur, en 
képi de garde national, qui raccommode un 
entourage. 

Ma réponse l'étonné. Il hésite un moment, 
regarde autour de lui, puis baissant la voix : 

« Là-bas, me dit-il, à côté de la capote. » 

Ce qu'il appelle la capote, c'est une guérite 
en tôle vernie abritant quelques verroteries 
fanées et de vieilles fleurs en filigrane... A côté, 
une large dalle nouvellement descellée. Pas de 



i|a LETTRES A UN ABSENT. 



grille, pas d'inscription. Rien que deux bou- 
quets de violettes, enveloppés de papier blanc, 
avec une pierre posée sur leurs tiges pour que 
le grand vent de la butte ne les emporte pas... 
C'est là qu'ils dorment côte à côte. C'est dans 
ce tombeau de passage qu'en attendant de les 
rendre à leurs familles, on leur a donné un 
billet de logement, à ces deux soldats. 




m. 



LES EVADES DE PARIS. 




N des derniers jours du mois de mars, 
nous étions cinq ou six attablés devant 
le café Riche, à regarder défiler les 
bataillons de la Commune. On ne se battait pas 
encore, mais on avait déjà assassiné rue des 
Rosiers, place Vendôme, à la préfecture de 
police. Décidément, la farce tournait au tra- 
gique, et le boulevard ne riait plus. 

Serrés autour du drapeau rouge, la musette 
de toile en sautoir, les communeux marchaient 
d'un pas résolu, dans toute la largeur de la 
chaussée, et de voir ce peuple en armes, si loin 
des quartiers du travail, ces cartouchières ser- 
rées autour des blouses de laine, ces mains 
d'ouvriers crispées sur les crosses des fusils, on 
pensait aux ateliers vides, aux usines aban- 
données... Rien que ce défilé ressemblait à une 



lU LETTRES A UN ABSENT. 



menace. Nous le comprenions tous, et les mêmes 
pressentiments tristes, mal définis, nous serraient 
le cœur. 

A ce moment, un grand cocodès indolent et 
bouffi, bien connu de Tortoni à la Madeleine, 
s'approcha de notre table. C'était un des plus 
tristes échantillons de Félégant du dernier 
Empire, mais un élégant de seconde main qui 
n'a jamais fait que ramasser sur le boulevard 
toutes les originalités de la haute gandinerie, se 
décolletant comme Lutteroth, portant des pei- 
gnoirs de femme comme Mouchy, des bracelets 
comme Narishkine, gardant pendant cinq ans 
sur sa cheminée une carte de Grammont Cade- 
rousse ; avec cela maquillé comme un vieux 
cabot, le parler avachi du Directoire : Pa'ole 
d'honneu'... Bonjou' ma'ame », tout le crottin du 
Tattershal à ses bottes, et juste assez de littéra- 
ture pour signer son nom sur les glaces du café 
Anglais, ce qui ne Tempêchait pas de se donner 
pour très-fort en théologie et de promener d'un 
cabaret à l'autre cet air dédaigneux, fatigué, 
revenu de tout, qui était le suprême chic 
d'alors. Tu l'as reconnu, n'est-ce pas? Pas besoin 
que je te le nomme... 

Pendant le siège , mon gaillard s'était fait 
attacher à je ne sais plus quel état-major, - — 
histoire de mettre à l'abri ses chevaux de selle. 



LES EVADES DE PARIS. iJS 

— et Ton apercevait de temps en temps sa sil- 
houette dégingandée paradant aux abords de 
la place Vendôme avec tous les beaux messieurs 
de plastron doré : depuis, je Tavais perdu de 
vue. De le retrouver là tout à coup au milieu 
de rémeute, toujours le même dans ce Paris 
bouleversé, cela me fit TefFet à la fois lugubre 
et comique d'un vieux shapka du premier 
Empire, faisant en plein boulevard moderne son 
pèlerinage du 5 mai. On n'en avait donc pas 
fini avec cette race de petits-crevés ! Il en restait 
donc encore!... En vérité, je crois que si Ton 
m'eût donné à choisir, j'aurais préféré ces enragés 
de la Commune qui montaient aux remparts un 
croûton de pain au fond de leur sac de toile. 
Ceux-là du moins avaient quelque chose dans 
la tête, un idéal vague, fou, qui flottait au-des- 
sus d'eux et prenait des teintes farouches aux 
plis de ce haillon rouge pour lequel ils allaient 
mourir. Mais lui, ce grelot vide, cette cervelle 
en mie de pain... 

Justement ce jour-là, notre homme était plus 
fade, plus indolent, plus pourri de chic que 
jamais. Il vous avait un petit chapeau saison de 
bains à rubans bleus, la moustache empesée, 
les cheveux à la russe, une jaquette trop courte 
qui laissait tout à l'air ; et pour s'achever menait 
en laisse au bout d'une ganse de soie un petit 



i}6 LETTRES A UN A3SENT. 



havanais de catin, gros comme un rat, perdu 
dans son poil, Tair ennuyé et fatigué. comme 
son maître. Ainsi fait, il se planta languissam- 
ment devant notre table , regarda les commu- 
neux défiler, dit je ne sais quelle niaiserie, puis 
avec un dandinement, un abandon inimitables, 
il nous déclara positivement que ces gens-là 
commençaient à lui échauffer les oreilles, et 
qu'il allait de ce pas « offrir son épée à l'ami- 
ral !•.. » C'était dit, c'était lancé. Lasouche ni 
Priston n'ont jamais rien trouvé de plus comique... 
Là-dessus il fit un demi-tour et s'éloigna tout 
alangui, avec son petit chien maussade. 

Je ne sais pas s'il offrit, en effet, son épée à 
à l'amiral, mais, en tout cas, M. Saisset n'en 
fit pas grand usage, car huit jours après le dra- 
peau de la Commune flottait sur toutes les 
mairies, les ponis-levis étaient hissés, la bataille 
engagée partout, et d'heure en heure on voyait 
les trottoirs s'élargir, les rues devenir désertes... 
Chacun se sauvait comme il pouvait, dans des 
voitures de maraîchers, dans les fourgons des 
ambassades. Il y en avait qui se déguisaient en 
mariniers, en chauffeurs, en hommes d'équipe. 
Les plus romanesques franchissaient le rempart 
la nuit avec des échelles de corde. Les plus 
hardis se mettaient à trente pour prendre une 
porte d'assaut ; d'autres plus pratiques s'en 



LES ÉVADÉS DE PARIS. 137 

tiraient tout bonnement avec une pièce de cent 
sous. ^Beaucoup suivaient les corbillards et s'en 
allaient dans la banlieue errant à travers prés 
avec des parapluies et des chapeaux de soie, 
noirs de la tête aux pieds comme des huissiers 
de campagne. Une fois dehors, tous ces Pari- 
siens se regardaient en riant , respiraient, gam- 
badaient, faisaient la nique à Paris; mais la 
nostalgie de l'asphalte les prenait bien vite, et 
cette émigration, qui commençait en école buis- 
sonnière, devenait lourde et triste comme de 
rexil. 

Tout préoccupé de ces idées d'évasion, je 
suivais un matin la rue de Rivoli sous une pluie 
battante, quand je fus arrêté par une figure de 
connaissance. A cette heure-là, il n'y avait guère 
dans la rue que des balayeuses qui rangeaient 
la boue par petits tas luisants le long des trot- 
toirs, et des files de tombereaux que des boueux 
remplissaient au fur et à mesure... Horreur!, 
c'est sous la blouse crottée d'un de ces hommes 
que je reconnus mon cocodès; et bien déguisé, 
je t'assure!... un feutre tout déformé, un fou- 
lard en corde autour du cou, le large pantalon 
que les ouvriers de Paris appellent (pardon) une 
salopette; tout cela mouillé, passé, fripé, noyé 
sous une couche de vase que le malheureux ne 
trouvait pas encore assez épaisse, car je le sur- 



i]H LETTRES A UN ABSENT. 

pris piétinant au milieu des flaques et s'en 
envoyant jusque dans les cheveux. C'est même 
cet étrange manège qui me l'avait fait remar- 
quer. 

« Bonjour, vicomte, » lui dis-je tout bas en 
passant. Le vicomte pâlit sous ses éclaboussures, 
regarda très- effaré autour de lui; puis, voyant 
tout le monde occupé, il reprit un peu d'assu- 
rance et me raconta qu'il n'avait pas voulu 
mettre son épée (toujours son épée!) au service 
de la Commune, et que le frère de son maître 
d'hôtel, entrepreneur des boues de Montreuil, 
lui avait heureusement procuré ce moyen de 
sortir de Paris... Il ne put pas m'en dire plus 
long. Les voitures étaient pleines, le convoi 
s'ébranlait. Mon cocodès n'eut que le temps de 
courir à son attelage, prit la file, fît claquer son 
fouet, et dia hue! le voilà parti... L'aventure 
m'intéressait. Pour en voir la fin, je suivis de 
loin les tombereaux jusqu'à la porte de Vin- 
cennes. 

Chaque homme marchait à côté de ses che- 
vaux, le fouet en main, menant l'attelage par 
une longe de cuir. Pour lui rendre la besogne 
plus facile, on avait mis le vicomte le dernier; 
et c'était pitié de voir le pauvre diable s'efforcer 
de faire comme les autres, imiter leur voix, leur 
allure, cette allure tassée, voûtée, somnolente. 



LES ÉVADÉS DE PARIS. 139 

qui se berce au roulement des roues, se règle 
sur le pas des bêtes très-chargées. Quelquefois 
on s'arrêtait pour laisser passer des bataillons de 
communeux qui descendaient du rempart. Alors 
il vous prenait un air affairé, jurait, fouettait, 
se faisait aussi charretier que possible, puis de 
loin en loin le cocodès reparaissait. Ce boueux 
regardait les femmes. Devant une cartoucherie 
de la rue de Charonne, il s'arrêta un moment 
pour voir des ouvrières qui entraient. L'aspect 
du grand faubourg, tout ce grouillement de 
peuple semblait aussi Tétonner beaucoup. Cela 
se sentait aux regards effarés qu'il jetait de 
droite et de gauche, comme s'il arrivait en pays 
inconnu... 

Et pourtant, vicomte, ces longues rues qui 
mènent à Vincennes, vous les aviez parcourues 
bien souvent par des beaux dimanches de prin- 
temps et d'automne, quand vous reveniez des 
courses, la carte verte au chapeau, le sac de 
cuir en bandoulière, en faisant « hep! » du 
bout du fouet... Mais alors vous étiez si haut 
perché sur votre phaéton, il y avait autour de 
vous un tel fouillis de fleurs, de rubans, de 
boucles, de voiles de gaze, toutes ces roues qui 
se frôlaient vous enveloppaient d'une poussière si 
lumineuse, si aristocratique, que vous ne voyiez 
pas les fenêtres sombres s'ouvrant à votre appro- 



14© LETTRES A UN ABSENT. 

proche, les intérieurs d'ouvriers où juste à cette 
heure-là on se mettait à table; et quand vous 
aviez passé, quand cette longue traînée de vie 
luxueuse, de soies claires, d'essieux brillants, de 
chevelures voyantes disparaissait vers Paris, em- 
portant avec elle son atmosphère dorée, vous ne 
saviez pas combien le faubourg devenait plus 
noir, le pain plus amer, Toutil plus lourd, ni ce 
que vous laissiez là de haine et de colère... 

... Une volée de jurons et de coups de fouet 
me tira brusquement de mes réflexions démocra- 
tiques. Nous arrivions à la porte de Vincennes. 
On venait de baisser le pont-levis, et dans le 
demi-jour, les flots de pluie, cet encombrement 
de charrettes qui se pressaient, de gardes natio- 
naux visitant les permis, j'aperçus mon pauvre 
vicomte se débattant avec ses trois grands che- 
vaux, qu'il essayait de faire tourner. Le malheu- 
reux avait perdu la file. Il jurait, il tirait sur sa 
longe, suait à grosses gouttes. Je te réponds 
qu'il n'avait plus l'air alangui... Déjà les com- 
muneux commençaient à le remarquer. On fai- 
sait cercle, on riait : la position devenait mau- 
vaise... Heureusement le maître charretier vint 
à son secours, lui arracha la bride des mains en 
le bousculant, puis d'un grand coup de fouet 
enleva l'attelage qui franchit le pont au galop, 
avec le vicomte derrière, courant et barbotant. 



LES ÉVADÉS DE PARIS. r+i 

La porte passée, il reprit sa place, et le convoi 
se perdit dans les terrains vagues qui longent les 
fortifications. 

C'était vraiment une piteuse sortie. Je regar- 
dais cela du haut d'un talus; ces champs de 
plâtras où les roues s'embourbaient, ce gazon 
fangeux et rare, ces hommes courbés par Faverse, 
cette file de tombereaux marchant pesamment 
comme des corbillards... On aurait dit un enter- 
rement honteux, tout le Paris du bas-empire qui 
s'en allait noyé dans sa boue. 






IV. 



UNE CHAMPIGNONNIERE 



DE GRANDS HOMMES. 




ERS Tan Lxvii de l'hégire républicaine, 
par là dans le milieu de floréal, quand 
les arbres du boulevard Montmartre 
commencent à se moucheter de vert, le citoyen 
Carjat, poëte aimable et photographe, et der- 
rière lui tout un vol de jeunes lyriques, trou- 
vant que l'absinthe du café des Variétés avait 
goût de paille, traversèrent la chaussée d'un pas 
digne et s'en allèrent accrocher leurs lyres et 
leurs chapeaux aux patères du café d'en face. 
C'est ainsi que commencèrent les hautes desti- 
nées du café de Madrid. 

Il n'y avait eu là, jusqu'alors, qu'une grande 
taverne assez mélancolique, divans fanés, glaces 
éteintes, où l'on trouvait de vieux numéros de 
la Iberia. traînant sur toutes les tables, et 



UNE CHAMPIGNONNIERE. 143 

quelques Espagnols, dorés, gaufrés comme du 
cuir de Cordoue, qui buvaient silencieusement 
des bavaroises au chocolat. La bruyante invasion 
des lyriques dispersa tous ces hidalgos ; mais le 
limonadier n'y perdit rien. Cette machine à poi- 
gnées de mains qu'on appelle Carjat, installée à 
la vitrine du café, harponnait les gens au pas- 
sage, et, grâce à son jeu puissant et continu, le 
café de Madrid devint en peu de temps la 
buvette littéraire à la mode, quelque chose 
comme un divan Lepelletier, plus mêlé, mais 
plus vivant que l'autre, la petite Bourse des 
Beaux-Arts. 

Un journal qui se fondait, le livre qui allait 
paraître, l'ouverture du salon, une exposition 
chez Martinet, de loin en loin un échange de 
gifles entre lyriques, un petit duel à l'île Saint- 
Ouen, avec effusion de piquette, c'étaient alors 
les grands événements de l'endroit. Quant à la 
politique, on s'en occupait fort peu. Pourtant 
la fine fleur de la Commune était là, épanouie 
tout le long des banquettes; mais du diable si 
quelqu'un s'en serait douté. Tous ces jeunes 
gens semblaient si peu taillés pour faire des 
dictateurs, et ils étaient si loin d'y penser eux- 
mêmes ! 

Vallès, le nez dans son absinthe, blaguait, 
ricanait, filait les geiis du coin de l'œil, fouillait 



144 LETTRES A UN ABSENT. 



le café, cherchait des types pour son livre des 
Réfractaires. Il avait du talent, ce Vallès 
d'avant la Commune; un talent sans souplesse, 
sans imagination, d'unie dictionnaire très-res- 
treint, où les mots : « drapeaux, guenilles, baïon- 
nettes » revenaient à tout propos, pour donner 
un faux élan à la phrase, mais avec cela une 
façon très-personnelle de voir et de dire, une 
certaine férocité joyeuse, de l'esprit bien à lui, 
et suffisamment de littérature. Dans ces histoires 
lugubres auxquelles il s'acharnait, on devine lé 
rire amer, les yeux pleins de bile de l'homme 
qui a eu une enfance malheureuse, et qui en 
veut à l'humanité parce que, tout petit, il a 
porté des habits ridicules, taillés dans les redin- 
gotes de son père. 

A côté de Vallès, le gros peintre Courbet, 
paysan de convention, tout bouffi d'orgueil et de 
bière double, riait à pleine barbe et secouait 
sa graisse en disant du mal de Rophoel. 

Plus loin, un grand garçon mince, à lunettes, 
une tête de clerc d'avoué frisottée et niaise, qui 
avait l'air de sortir de l'étude de Fortunio, s'en 
allait de table en table, distribuant des exem- 
plaires de son premier livre : « Desperan^^a, par 
Vermorel^ » une œuvre à portée philosophique, 
écrite dans les bosquets de Bullier; du senti- 
mentalisme de quartier Latin. Comme promesse 



UN'E CHAMPIGNONNIERE. 1^5 



littéraire, cela ne valait guère mieux que les 
romans de Paschal Grousset. 

Celui-là aussi venait au café de Madrid. Un 
joli monsieur, ganté, pommadé, frisé au petit 
fer, ayant pour parler et pour écrire ce déplo- 
rable don qu'on appelle la facilité, et, par-dessus 
tout, le besoin de faire retourner le monde sur 
ce prénom bizarre de Paschal. Ce pauvre Ville- 
messant, qui a toujours été ouvert aux séduc- 
tions de la toilette, et qui, dans les dernières 
années surtout, regardait moins au talent de 
ses rédacteurs qu'à leurs nœuds de cravate, 
s'était fort engoué de ce joli Corse au benjoin. 
Romans, chroniques, science à un sou. Don 
Pasquale faisait au Figaro ce qu'il voulait. Mais 
comme ce qu'il voulait faire surtout c'était du 
bruit, et que sa littérature n'en faisait pas, il 
finit par se lasser, et passa, comme on disait à 
Madrid, à la table des Politiques. 

Voici ce que c'était que cette fameuse table. 
Il se trouva qu'un jour la machine Carjat, en 
iaisant aller ses grands bras à la devanture, avait 
happé au vol un jeune stagiaire du mmi dt 
Gambetta, déjà célèbre dans tous les débir« At 
prunes du boulevard Saint-MichirK ïaz% %X'^ 
gi aires vont par bandes, comme kf ^ourruraux 
Derrière Gambetta, il y avait i^aurin^r, f^j^ 
Mossieu Floquet, puis Spuller, pm% I^nfit^ 



1'/ 



1^'. LETTRES A UW ABSENT. 



puis Isambert, tous grands politiqueurs et dépê- 
cheurs de chopes. Ces messieurs, en arrivant, 
s'étaient emparés d'un coin du café, et n'en 
bougèrent plus jusqu'à la révolution du 4 sep- 
tembre. C'était cela, la table des Politiques, 
table bruyante, gesticulante, sur laquelle le 
poing de Gambetta s'exerça pendant cinq ans 
au pugilat parlementaire ; le marbre en est resté 
fendu comme le rocher de Roland. 

Plus tard, tout au fond du café, se forma ce 
qu'on appelait le coin des Purs, Là, dans un 
groupe de vieux s^chems à grandes barbes, ven- 
triloques solennels et dogmatiques, piaffait le 
père Delescluze, nerveux et fin comme un che- 
val arabe. Avec son profil de camée, ses gestes 
fiévreux, son œil d'un bleu fanatique, si jeune 
dans ses sourcils blancs, il me rappelait un ancien 
chef des réguliers d'Abd-el-Kader, que j'ai connu 
autrefois en Algérie, où les Arabes le vénéraient 
à régal d'un saint, parce qu'il avait fait je ne 
sais combien de fois le voyage de la Mecque. 

Le père Delescluze, lui , n'était pas allé à la 
Mecque; mais il revenait de Cayenne, et, dans 
le parti, ce voyage lui comptait. C'était comme 
le Hadji de la démocratie. Il y avait des gens 
des départements qui faisaient deu^c cents lieues 
seulement pour le contempler, toucher un pan 
de sa lévite. 



UNE CHAMPIGNONNIÈRE. 147 

Cela nous donnait quelquefois des comédies 
assez réjouissantes. J'ai vu un jour un homme de 
Narbonne, tutoyeur et familier comme on sait 
rêtre par là-bas, amener à la table du saint toute 
une délégation de Narbonnais. Jamais je n'ou- 
blierai cette présentation. 

L*homme de Narbonne, fier de son Delescluze, 
lui tapait dans le dos, s'appuyait sur son épaule, 
se l'attachait à la boutonnière, l'appelait d'un 
bout du café à l'autre : Delessecluiès ! en cli- 
gnant de l'œil à ses compatriotes de l'air de dire : 
« Hein?... vous voyez comme je lui parle. ^ 
Pendant ce temps, les bons Narbonnais regar- 
daient le saint avec des yeux humides, soupi- 
raient, levaient les bras au ciel, se livraient à 
toutes sortes d'expansions exagérées et naïves, 
comme le sauvage Vendredi, quand il retrouva 
aoji vieux père au fond de la barque. Le saint, 
qui est homme d'esprit, ne savait où se fourrer 
et paraissait fort mécontent. Près de lui, un petit 
homme à barbiche grise, tête de bonne chèvre, 
aux yeux clairs et farceurs, souriait d'un air 
attendri en buvant son absinthe : c'était le brave 
RazQua, un ancien spahi, qui se lançait dans la 
politique pour faire plaisir à Révillon et ne se 
doutait guère qu'il serait un jour député de 
Paris et directeur de l'École militaire. 

Peu à peu, cependant, sans qu'on y prît garde. 



14S LETTRES A UN ABSENT. 



la physionomie du café se trouva transformée. 
Des lettrés de la première heure, les' uns, comme 
Banville, Babou, Monselet, s'étaient enfuis, effa- 
rouchés par tout ce tapage bête. D'autres étaient 
morts : Baudelaire, Delvau, Charles Bataille. 
D'autres enfin, comme Castagnary, Carjat lui- 
même, étaient passés à Gambetta. La politique 
avait décidément accaparé toutes les tables... 
Mais le pire de tout, ce fut quand Rochefort eut. 
fondé la Marseillaise. Alors on vit pleuvoir une 
nuée d'étudiants vieillots et prétentieux, journa- 
listes improvisés, sans esprit, sans orthographe, 
ignorants de Paris comme des Patagons, enfants 
à barbe, qui se croyaient appelés à régénérer le 
monde , pédants de république, ayant tous des 
gilets à la Robespierre, des cravates à la Saint- 
Just, les Raoul Rigault, les Tridon, toute une 
jeunesse des écoles qui manquait de jeunesse et 
qui manquait TÉcole, n'aimait pas rire, boudait 
son ventre ; et puis des célébrités de Belleville, 
le fameux machin du club des choses, des têtes 
de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les 
toqués, les éleveurs d'escargots, les sauveurs de 
peuples, tous les mécontents, les déclassés^ les 
tristes, les traînards, les incapables... 

Et dire que ce sont ces gens-là qui depuis un 
an mènent la France! Dire que du plus laid 
jusqu'au plus sot, il n'y a pas un consommateur 



UNE CHAMPIGNONNIERE. « I49 



du café de Madrid qui n'ait été quelque chose, 
dictateur, ministre, député, général, commissaire 
de police, inspecteur de camps retranchés, colo- 
nel de la garde nationale... Et comme la fortune 
y a mis de la complaisance! Après la fournée 
du 4 septembre, il en restait quelques-uns qui 
n'avaient rien eu ; mais le 1 8 mars est venu répa- 
rer cette injustice. Cette fois, on n'a rien laissé 
traîner. Ils sont tous membres de la Commune, 
jusqu'à ce pauvre diable d'Andrieu, un chiro- 
mancien à figure fruste, qui rôdait timidement 
derrière les chaises et vous demandait à voir 
votre main en vous appelant « cher maître ». 

Voilà ce qu'on peut dire un café historique! 
Si la révolution triomphe, c'est sur les tables du 
café de Madrid qu'ils écriront la nouvelle loi. 




V. 



ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 




E Rochefort que J'ai connu à mon 
arrivée à Paris était un brave garçon, 
d'humeur assez mélancolique , vivant 
modestement avec son père à un quatrième étage 
de la rue des Deux-Boules, et se donnant beau- 
coup de mal pour gagner le pain de la maison. 
Un petit emploi à l'Hôtel de ville, quelques 
articles au Charivari^ qu'on lui payait six liards 
la ligne, et qui franchement ne valaient pas 
plus, de temps en temps un lever de rideau 
chez Plunkett ou chez Cogniard , tout cela lui 
composait une demi-vie tranquille et grise, qui 
ressemblait à sa littérature, mais n'allait guère 
avec cette physionomie si excentrique, cette 
lèvre mince et rageuse, ce grand front ravagé, 
cette tête à migraine, pâle, tourmentée, ner- 
veuse, qui faisait alors sa seule originalité. 



ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 151 



Ce que j'aimais dans ce Rochefort-là , c'était 
une certaine crânerie d'allures , son goût très- 
vif pour les vers, pour les tableaux, et par-dessus 
tout cette science de Paris, cette expérience du 
boulevard qu'il avait déjà au plus haut point 
comme un fils de vaudevilliste, élevé à Charle- 
magne et au café du Cirque. A part cela, rien 
de saillant; de l'esprit sans excès, la régularité 
du travail, des mœurs d'employé^ et pas d'autre 
ambition que de voir souvent son nom sur Taf- 
fiche , en société de Clairville ou de Siraudin. 
Tel était le Rochefort de 1860; l'autre, celui dé 
la Lanterne^ ne vint que plus tard , et c'est à 
Rossignol que nous le devons. 

Ce Rossignol était un employé de la ville 
qu'on rencontrait partout , aux premières , aux 
enterrements, et qui vous demandait toujours 
d'un air affairé : « Est-ce que vous avez vu 
Rochefort? », passait sa vie à le suivre, à le 
manquer, à l'attendre, allait lui chercher sqs 
voitures, portait sa copie aux journaux, répé- 
tait ses mots, imitait ses gestes, et avait fini par 
se découper dans son ombre une espèce de per- 
sonnalité. Le type est assez fréquent sur le bou- 
levard. Tous les gens un peu en lumière traînent 
après eux leur Rossignol. Cela tient le milieu 
entre le confident et le domestique, nécessite un 
caractère égal, des instincts de comparse et aussi 



15a LETTRES A UN ABSENT. 

de la fortune, car le mérier est absorbant et peu 
rétribué, — parfois même il y a des frais... Par 
hasard, le Rossignol de Rochefort avait, en plus 
des qualités de son emploi, une certaine origi- 
nalité personnelle. 

C'était un grand Panurge aux cheveux longs 
et plats, mélange singulier de naïveté et de 
cynisme, de timidité et d'impudence, de bêtise 
et de cocasserie, de jeunesse et de décrépitude; 
vingt-deux ans et des manies de vieux, une canne 
à pomme d'ivoire, une tabatière. Le plus silen- 
cieux et le plus sinistre des hommes, et puis 
tout à coup des échappées de gaîté folle, une 
verve froide, des farces excessives à la Bâche, 
insultant les gens dans la rue, sans motif, pour 
le plaisir de baver, d'écumer, de dire tout ce 
qui lui passait de drôle ou d'immonde par la 
tête avec des gestes d'épileptique , des yeux de 
Pierrot et le rire triste, le rire en long des gens 
trop maigres. 

J'en suis encore à me demander comment cet 
énergumène avait pu pénétrer dans la vie pai- 
sible et rintimité de Rochefort. Toujours est-il 
qu'ils ne se quittaient pas. Quand Rossignol 
faisait des sottises , Rochefort était là pour les 
réparer; il allait le chercher au poste, le rame- 
nait chez ses parents, le bourrait de billets de 
théâtre, se montrait avec lui sur le boulevard. 



ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 153 

. : £ 

ce qui rendait mon Rossignol très-iîer et lui 
donna de bonne heure le goût de la célébrité. 
Un beau jour lui aussi voulut écrire, ou du 
moins voir son nom dans un journal. Rossignol, 
homme de lettres ! C'était si drôle que Rochefort 
n'y résista pas. Il le plaça dans cette maison 
d'aliénés qu'on appelle le Tintamarre^ et le 
sachant incapable d'écrire une ligne — même 
là, — s'amusa à lui faire des articles. 

Alors il se passa une chose singulière. Ce 
Rochefort, compassé et terne quand il écrivait 
pour lui, trouva pour le compte d'un autre une 
verve triviale et folle qui ressemblait bien à 
Rossignol ; en s'incarnant dans ce type burlesque, 
il en eut toutes les excentricités, toutes les effron- 
teries. Ce qui lui passait de plus fou dans la 
cervelle, ce qu'on n'ose pas dire, les bavures de 
la plume, la boue de l'encrier, tout lui semblait 
bon pour Rossignol ; et comme il mêlait à cela 
son flair de Paris et ses trucs de vaudevilliste 
habile à ménager ses effets, il en sortit je ne 
sais quelle littérature bouffonne, frénétique à 
froid, imagée jusqu'à l'impudeur, pas française 
du tout, mais très-parisienne, une phrase dislo- 
quée et à sauts de carpe qui fît les beaux jours 
du Tintamarre^ et rendit Rossignol illustre du 
café de Suède à Bobino. Ce jour-là Rochefort 
avait trouvé sa manière. Il ne s'y trompa pas; 



154 LETTRES A UN ABSENT. 



4 



et après quelques mois de cet exercice, quand 
il connut bien son trapèze , il dit à l'autre : 
« — Va tout seul! » et fit du Rossignol pour 
son propre compté... 

L'infortuné Rossignol^ abandonné àlui-mème, 
s'en tira tant bien que mal, vivant un peu sur 
sa réputation, un peu sur ce que lui avait 
montré le maître ; puis il fit un héritage, et, ma 
foi! les dames de Bobino, le journalisme, les 
soupers, la vie d'artiste... Bref, le pauvre garçon 
eut la fin qu'il voulait avoir : il se creva à force 
de passer les nuits, et s'en alla mourir au doux 
pays de Cannes, dans le voisinage de Victor 
Cousin et de quelques autres personnes célèbres; 
ce qui ne manqua pas de lui causer une certaine 
satisfaction. 

Rochefort, lui, avait bien des raisons pour ne 
pas se lancer dans le même train de vie. D'abord 
son estomac, un de ces terribles estomacs de 
gastralgique, toujours crispés, ruinés de nais- 
sance, avec lequel les Michelet de l'avenir ne 
manqueront pas de nous expliquer son tempéra- 
ment littéraire; et puis où aurait-il pris le temps 
de s'amuser? Il avait bien assez à faire de tenir 
tête à ce terrible ouragan de vogue parisienne 
qui lui tombait dessus en coup de foudre, le 
soulevait, le secouait, éparpillant sa jeune gloire 
du Jockey-Club aux carrières d'Amérique, fai- 



ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 155 



sant autour de lui une; popularité formidable et 
cocasse dont il était lui-même abasourdi... On 
se le montrait, on se l'arrachait. Les chevaux 
de course portaient son nom. Les filles couraient 
après. (( Faites-moi donc voir votre Rochefort », 
demandait le duc de Morny, chaque fois qu'il 
rencontrait Villemessant. . . Car, il faut bien 
qu'on le sache , si Rochefort est coupable, tout 
le monde à Paris est un peu son complice. Nous 
Tavons trop gâté. Nous avons trop dit : « Que 
ce Rochefort est drôle ! » Vous-même, ô Veuillot ! 
vous avez ri... Et comme il y tenait, le mal- 
heureux, à nous faire rire! Comme il avait peur 
que sa gloire lui échappât ! Qui de nous ne l'a 
pas vu se ronger les ongles au lendemain d'un 
de ses articles, et se demander avec angoisse : 
« Qu'est-ce que je vais leur dire maintenant? » 
Alors, quand il sentait sa veine épuisée, quand 
il n'avait plus rien à dire, il faisait comme Ros- 
signol : il s'en tirait par de Taudace , et disait 
tout, tout, — dans la langue de Rossignol. De 
là le succès de la Lanterne. 

Ah! mon ami. Dieu nous garde d'un succès 
pareil ! Quand on y a goûté une fois, on ne peut 
plus se passer d'en boire, n'importe à quel prix, 
n'importe dans quel verre. Il y a dans les hôpi- 
taux des malheureux atteints du délire alcoolique 
qui se jettent ainsi sur tout ce qu'ils trouvent; 



I5Ô LETTRES A UN ABSENT. 



le vitriol, Teau de Cologne : tout leur est bon, 
pourvu qu'ils boivent. C'est le cas de Rochefort. 
Si cet homme d'esprit, si ce gentilhomme s'est 
feit ramasser un matin dans le ruisseau du Père- 
Duchêne, crois bien que ce n'est pas la passion 
politique qui l'avait poussé là... La politique; 
est-ce qu'il a jamais su seulement où c'était... 
Ce n'est pas non plus l'amour du gain, — je le 
sais au-dessus de cela. — Non! c'est une soif 
inextinguible de popularité, l'alcoolisme du 
succès avec tous ses symptômes, le goût perdu, le 
bégaiement, l'égarement, la fureur... 

Un moment, nous l'avions cru sauvé. Pen- 
dant les cinq mois du siège, il a eu le courage 
de se laisser oublier, de ne plus écrire ; et il 
faut lui en tenir compte. Mais après, quelle 
rechute!... C'est qu'en son absence, d'autres 
étaient venus qui faisaient du Rochefort comme 
lui, mieux que lui. Il eut beau crier, se déme- 
ner, sa popularité était perdue, passée aux Maro- 
teau, aux Vermesch... Par là, je m'explique sa 
colère, son délire des derniers jours, cette rage à 
demeure, ce débordement de fiel qui noyait tout, 
Taveuglait, comme si on lui avait crevé l'amer. 

Malgré tout, débarrassé de sa bile et de son 
écume , Rochefort restera une figure de ce 
temps. Il est arrivé juste à son heure, trouvant 
la maison grande ouverte, comme quelqu'un 



ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 157 



qu'on attendait. Ça été le gavroche providen- 
tiel, puisque providentiel il y a, envoyé pour 
casser la première vitre de l'Empire et donner 
le signal de la démolition... Même au point de 
vue du métier, il faut faire attention à lui. Ses 
pamphlets ont souvent du nerf, de Tesprit, une 
force comique. Il me faitTefFet d'un Paul-Louis 
Courier exaspéré, bien au niveau de son époque 
et lui parlant la langue qu'elle comprenait. Les 
deux pamphlétaires se ressemblent par le rôle 
qu'ils ont joué, leur haine implacable et Tarti- 
iîce de leur style, car ils ne sont pas plus natu- 
rels l'un que l'autre ; seulement il y a entre 
eux la différence qu'il y avait entre les deux 
cours, celle où l'on traduisait Horace, celle où 
l'on faisait venir Thérésa. Courier prend l'affé- 
terie de sa langue dans les vieux tours du 
XVI* siècle, Rochefort la ramasse dans l'argot 
tout neuf du xix^. En Lisant Paul-Louis^ je 
vois le vieil Amyot me rire entre les lignes. 

Quand je lis Rochefort, je pense tout le temps 
à Rossignol. 



"^^^ 



VI. 



LA GUERITE 




'est un de mes maux que les impres- 
sions que me donnent les lieux. J'en 
suis frappée au delà de la raison. » 
Ces quelques lignes d'une nervosité toute con- 
temporaine, et qu'on croirait écrites d'hier, sont 
de M™^ de Sévigné, et jamais, selon moi, elle 
n'a rien dit de plus senti ni de plus profond. Il 
y a, en effet, dans les lieux que nous habitons 
une influence mystérieuse qui se dégage du 
bois, de la pierre; une malignité des choses 
environnantes qui s'amuse à troubler nos âmes, 
à bouleverser nos idées , à impressionner nos 
misérables cervelles au delà de la raison. Je ne 
sais plus quelle est cette petite ville d'Algérie où 
tous les soldats que Ton mettait de faction en 
un certain endroit du rempart, s'y trouvaient 
pris en moins d'une heure d'un insurmontable 



LA GUÉRITE. 15 



o 



dégoût de vivre. Deux ou trois fois par semaine, 
on trouvait un de ces pauvres diables pendu au 
clou de sa guérite ; et la preuve qu'il y avait là 
autre chose qu'une simple nostalgie de recrues, 
c'est qu'on ne vint à bout de cette épidémie de 
suicides qu'en jetant la guérite à bas. 

Voilà certes un exemple de cette jettatura 
locale dont parle M'"® de Sévigné ; mais j'en 
connais des cas encore plus saisissants. Rap- 
pelle-toi Emile Ollivier, arrivant de Saint- 
Tropez , au mois de janvier 1870, pour 
construire ce merveilleux monument d'ordre 
composite, qui devait s'appeler l'Empire libé- 
ral. Lui aussi, le malheureux, il avait la super- 
stition de la guérite ; et c'est pour se soustraire 
à ses influences pernicieuses, se mettre autant 
que possible à l'abri du mauvais air qui court 
dans les grandes maisons aux frais de l'État, 
qu'il tenait tant à ne pas loger au ministère : 

« J'irai là le matin, disait-il à ses amis, 
comme un Anglais de la Cité va à son comptoir. 
Le soir venu, les affaires terminées, je ferme 
mon bureau et je rentre rue Saint-Guillaume. » 

Et, s'exaltant au spectacle de son libéralisme 
à venir, il continuait avec enthousiasme. 

« Je leur montrerai ce que c'est qu'un ministre 
de la justice. Pas de train de maison , pas 
d'équipages ! J'irai à la Chambre à pied, aux 



i:o LETTRES A UN ABSENT. 

Tuileries à pied et seulement pour le conseil 
des ministres; jamais à leurs grandes récep- 
tions, jamais à leurs petits soupers. C'est là que 
les consciences se perdent : et je tiens à gar- 
der la mienne... Ah! l'on m'accuse de m'être 
vendu... Eh bien,. on verra, on verra... » 

En parlant ainsi, le brave homme était sin- 
cère, et ce beau programme eut même un com- 
mencement d'exécution. Pendant quelque temps, 
ce ministère de la justice, si gourmé, si forma- 
liste, resta ouvert au public comme un vaste 
bureau d'offices. Tout s'y passait à l'américaine. 
Le ministre vous recevait sans lettre d'audience. 
Les antichambres chômaient; les huissiers se 
croisaient les bras ; dans l'ombre des grands 
salons abandonnés, on les entendait errer d^un 
pas mélancolique, secouant leurs chaînes comme 
des captifs. Le chef de cabinet, un de ces gros 
pères à digestion difficile, qui ont toujours peur 
d'un coup de sang, recevait les chefs de service 
dans la cour, le cigare aux dents, donnant ses 
signatures sur un genou au bord du perron, ce 
qui scandalisait beaucoup les garçons de bureau 
de M. Delangle, tous empesés et graves comme 
des magistrats. Quant à Son Excellence, à lavoir 
arriver le matin par les arcades de la rue de 
Castiglione, les lunettes sur le nez, la cravate 
de travers, sa longue redingote à la dernière 



LA GUERITE. i6* 



mode de Saint-Tropez , et cette belle serviette 
toute neuve que gonflaient les plans de TEmpire 
libéral, on aurait dit un inspecteur des écoles 
primaires plutôt qu'un ministre de la justice. 
Cette allure modeste lui faisait le plus grand 
tort aux Tuileries, où ses nœuds de cravate 
égayaient les dames d'honneur et les chambel- 
lans; mais cela ne Tinquiétait guère. Fidèle à 
son programme d'indépendance, le nouveau 
ministre ne voulait avoir affaire qu'à l'empereur, 
et s'arrangeait pour sortir du palais impérial la 
tête haute et le regard fier, sans avoir seulement 
un verre d'eau sucrée sur la conscience. 

C'est dans le plus beau feu de ces réformes 
ministérielles qu'arriva la mort de Victor Noir... 
Pauvre Victor Noir ! rien que d'écrire son nom, 
je viens de le voir traverser le boulevard en 
deux enjambées, avec son grand chapeau à poils 
gris ébouriffés , ses joues roses , ses épaules 
d'athlète, cette exubérance de force et de joie 
qu'il ne savait comment traduire, et ce bon gros 
désir de plaire qui luisait dans ses yeux d'enfant. 
S'il vivait encore, il n'aurait pas \ingt- trois 
ans !... Mais à quoi bon parler de ces choses? 
Le cas a été jugé, et la mort de cet enfant ne 
doit plus être pour nous qu'une date d'histoire, 
une date inoubliable par exemple. Ce jour-là, 
un nouveau personnage, sur lequel les faiseurs 

I f 



l6% LETTRES A UN ABSENT. 



de plans ne comptent pas assez, ce tragique 
brouilleur de cartes qu'on appelle rimpréyu 
est entré subitement en scène, et depuis il n'en 
est plus sorti* 

A la première nouvelle qu'on eut du drame 
d' Auteuil, ayant que les avocats se fussent empa-* 
rés du cadavre et qu'on l'eût promené partout 
sur le tombereau des exhibitions démocratiques, 
tout le monde à Paris fut indigné, Emile OUi- 
vier plus que personne. Le soir même du crime, 
il marchait à grands pas dans son cabinet, 
brandissant à la main la lettre dans laquelle le 
prince Pierre écrivait à M. Conti avec la désin- 
volture d'un seigneur génois du xv* siècle : « Je 
crois que j'en ai tué un. » 

« — Ah 1 il en a tué un!... faisait le malheu- 
reux ministre avec des lunettes flamboyantes... 
Et il pense en être quitte ainsi... mais c'est un 
assassinat. Pas de Bonaparte qui tienne, vous 
irez au bagne, monseigneur. » 

En attendant, comme il était très-tard et que 
le ministère ne désemplissait pas de monde, 
M. Grandperret, le préfet de police, des repor- 
ters, des estafettes, — le ministre ne put pas ren- 
trer rue Saint-Guillaume , et vers le matin, 
tombant de fatigue, il se coucha un moment 
dans le lit de M. Delangle... 

... Le lendemain, à son réveil, ce n'était 



LA GUÉRITE. 163 



déjà plus le même homme. L'indignation de la 
veille avait fait place à une tristesse de conven- 
tion, formulée en langage administratif. L'assas- 
sinat n'était plus qu'un afFreux malheur^ un 
fait très-regrettable; il fallait attendre, il fallait 
voir... L'influence de la guérite commençait à 
se faire sentir. Les jours suivants, ce fut bien 
pis. Paris n'étant pas encore apaisé, on crut 
devoir rester provisoirement au ministère. 

Peu à peu on finit par en prendre Thabitude, 
si bien qu'une fois cette méchante affairé Noir 
étouffée, l'installation devint définitive. Huissiers 
et hallebardiers reprirent leurs poses impor- 
tantes à la porte des salons de réception ; les 
housses des lustres furent enlevées, et le fonda- 
teur de l'Empire libéral se trouva livré, sans y 
prendre garde, à la malice du meuble et du local 
officiels. 

De ce jour, il devint un parfait ministre de 
la justice, supprima les journaux, séquestra les 
gens, soupa aux Tuileries, surveilla ses cravates, 
fit tout ce qu'il ne voulait pas faire, brûla tout 
ce qu'il avait adoré. Sa voix changea, de criarde 
tourna à l'aigre. La contradiction lui fut insup- 
portable. Despote avec tous, il se fit courtisan 
du maître; et quand la guerre arriva, ne cher- 
chant plus que la faveur, halluciné par l'air de la 
guérite , il ne sut rien vouloir, rien empêcher. 



i6^ LETTRES A UN ABSENT. 

C'est ainsi qu'il perdit la France, et nous tou«, 
et lui-même, et son rêve d'Empire libéral avee. 
Oh ! la fatalité des guérites officielles , -qui 
peut se dire assez fort pour y résister? Libéraux 
modérés, irréconciliables, indécousables, purs des 
purs, en moins d'un an, tous y auront passé... J'ai 
encore devant les yeux les affiches pompeuses 
du Comité central au lendemain du i8 mars, 
et ces espèces de lettres pastorales tout enfa- 
rinées de philanthropie, où Ton désavouait avec 
tant d'indignation l'assassinat de la rue des 
Rosiers. Nous en ont-ils fait assez de protesta- 
tions et de promesses. Nous ont-ils assez dit : 
« Vous allez voir... » Qu'est-ce que nous avons 
vu? A peine entrés à l'Hôtel de ville, maîtres 
des mairies et des ministères, il n'y a pas un 
de ces donneurs d'eau bénite de club qui ne 
soit devenu le plus exécrable des tyrans... Est-ce 
à dire que ces gens-là fussent tous, tous des 
coquins ? Non ! . . . A côté des gamins féroces, 
des rhétoriciens en délire qui jouaient à j)3 et 
mettaient leurs lectures en action, à côté des 
aventuriers, des cyniques, des jouisseurs, il y 
avait des hommes qui se croyaient républicains, 
des illuminés du socialisme dont la vie avait été 
jusqu'alors honnête et digne. Pour ceux-là, je 
demande un peu de clémence. Portés subitement 
au pouvoir et d'autant plus surpris par son ver- 



LA GUERITE. 



*<55 



tige qu'ils y étaient moins préparés, ils sont à 
peine responsables de leurs actes. L'air de la 
guérite les avait rendus fous ! 




VII. 



LES TRICOTEUSES. 




L y a quelque dix-huit ou vingt ans, 
de tout jeunes gens de province, arri- 
vant à Paris pour chercher fortune, la 
tête pleine de Balzac et les dents d'une belle 
longueur, songèrent très-sérieusement à recon- 
stituer la société des Treize. On s'était distribué 
les rôles , assigné des postes de combat : « Toi, 
tu es joli garçon; tu seras notre de Marsay, tu 
arriveras par les femmes et les salons. Toi, 
Blondet, par les journaux. Toi, Rastignac, par 
la politique... » Tous les efforts, toutes les res- 
sources devaient être mises en commun. Ceux 
qui avaient du linge fin et des bottes vernies les 
donneraient à de Marsay pour lui permettre 
d'aller dans le monde. Tout Tesprit qu'on pour- 
rait avoir, les trouvailles de mots ou d'idées, il 
fallait les mettre soigneusement à part pour le 



LES TRICOTEUSES. 167 

journaliste. On devait chercher des clients au 
médecin, pousser Thomme politique, parler de 
lui dans les cafés. Le tout enveloppé de mystères 
maçonniques, mots de passe, signes de ralliement, 
tout ce joli train d'enfantillages sous lesquels 
Balzac dissimule comme à plaisir le sérieux et 
la profondeur de ses merveilleuses études... 
Malheureusement ces choses-là se rêvent, s'écri- 
vent, mais ne se vivent jamais. Nos Treize ne 
furent pas longtemps à s'en apercevoir. Au bout 
de huit jours, on ne s'entendit plus; ceux qui 
avaient du linge aimèrent mieux le porter , le 
journaliste dut faire ses mots tout seul, l'homme 
politique parler de lui-même dans les cafés où 
ses associés ne songeaient qu'à vider des chopes. 
Bref, comme nos jeunes gens ne manquaient 
pas d'esprit et qu'à l'air de Paris il leur en 
poussait tous les jours un peu, ils finirent par 
se rire au nez et s'en allèrent chercher fortune 
chacun de son côté. J'ignore s'ils ont réussi. Je 
sais seulement que l'un d'eux, — celui qui 
devait être l'homme politique et de qui je tiens 
ces détails, — vient de voir sa carrière et ses 
aventures subitement interrompues : il s'appelait 
Jules Vallès. 

On a souvent reproché à Balzac, à madame 
Sand , à tous les grands romanciers de l'école 
moderne d'avoir ainsi troublé quantité de jeunes 



1^8 LETTRES A UN ABSENT. 

cervelles et dérouté des vies tout entières en les 
jetant dans le roman; mais, est-ce bien la faute 
de nos rx)manciers? Ne serait-il pas plus juste 
de s'en prendre à ce besoin d'imitation inhérent 
à toute jeunesse, surtout à la jeunesse française^ 
impressionnable et vaniteuse à l'excès, éternel- 
lement tourmentée du désir de jouer un rôle, 
d'entrer dans une peau célèbre, d'être quelqu'un, 
comme si le meilleur moyen d'être quelqu'un 
n'était pas encore de rester soi-même. 

A ce compte-là, s'il fallait rendre les roman- 
ciers responsables de tous ces déraillements de 
cervelles,, que dirions-nous de nos historiens? 
Eux aussi , ils ont fait de grands ravages , sur- 
tout en ces dernières années. Depuis cette rage 
d'études historiques qui nous est venue d'Angle- 
terre ou d'outre- Rhin, depuis cette avalanche 
d'histoires de la Révolution, de mémoires sur 
Robespierre, sur Saint-Just, l'ami du peuple, le 
vieux cordelier, est-ce que nous n'avons pas vu 
surgir une nouvelle génération de Jeune-France, 
affublés de gr9.nds gilets jacobins, portant leurs 
têtes en saint-sacrement, faisant bouffer toute 
la Convention dans la mousseline de leurs longues 
cravates? Ceux-là ne se disaient plus : a Toi, tu 
seras de Marsay; moi, je serai Rastignac. » Mais 
bien : « Toi, tu seras Saint-Just; moi, je serai 
Robespierre »; ce qui était aussi comique et 



LES TR.ICOTEUSES, HÎ9 

beaucoup plus dangereux. J'ai positivement 
entendu, il y a quatre ans, dans un restaurant 
du quartier Latin, de jeun^js Gascons qui criaien^t 
avec un accent du diabl-e : « Hein?.,, ce 
Rigault!... quel beau Foxiqmer-Teïnville ça va 
faire! » Il n'y a pas manqué, le malheureux! et 
nous devons lui rendre cette justice qu'il a bien 
rempli son emploi. Vermorel, lui, jouait les 
Robespierre et ne s'en cachait pas, copiant 
l'homme au nez pointu jusque dans sa vie privée, 
ses mœurs puritaines et l'arrangement de son 
petit mobilier de curé de campagne. Ils avaient 
tous ainsi leur type de 93 qu'ils visaient. Quel- 
quefois ils étaient deux sur le même : Robes- 
pierre- Vermorel avait pour doublure l'avocat 
Floquet, qui, dans l'intimité, se laissait appeler 
Maximilien. D'autres fois encore ils cumulaient, 
jouaient deux personnages. J'ai rencontré l'hiver 
dernier un gentil petit officier de chasseurs, à 
qui nos Jeune-France avaient fait croire qu'il 
était Hoche et Marceau tout ensemble. Pas seu- 
lement Hoche, pas seulement Marceau. Non! 
Hoche et Marceau!... C'est qu'il le croyait, cet 
innocent! et vous ne l'auriez pas fait rire... 
Grave et fier, les dents serrées, le geste fébrile^ 
rien qu'aie voir boire son absinthe, on sentait 
en lui les terribles préoccupations de l'homme 
qui cachait sous sa redingote les deux grandes 



I70 LETTRES A UN ABSENT. 



épées de la future République et qui avait tou- 
jours peur d'en perdre une. 

Ces choses-là nous amusaient alors. Nul de 
nous ne s'imaginait que ce roman comique fini- 
rait si tragiquement. Pour ma part, je n'y voyais 
qu'un jeu; et quand je pouvais me faufiler dans 
leurs coulisses, je me délectais à voir les acteurs 
de la future révolution piocher leurs rôles, 
répéter, mettre en scène, se faire des têtes, 
remettre à neuf d'anciens décors pour cette 
reprise de 93, qu'ils comptaient donner un jour 
ou l'autre, et que je ne croyais pas possible. 
C'est ainsi qu'il me fut permis d'assister à la 
formation d'un corps de tricoteuses, dont je 
faillis être un des organisateurs. Voici dans 
quelles circonstances . . . 

C'était pendant le siège, au plus dur de ce 
dur hiver de froid noir et de pain noir, où l'on 
ne pouvait pas faire un pas sans se heurter contre 
un petit corbillard à bras, s'en allant vite au 
long des maisons. — « C'est navrant ce qu'il 
meurt d'enfants à Montmartre, me dit un jour 
un des plus enragés quatre-vingt-treiziejis du 
café de Madrid... Les pauvres petits marchent 
pieds nus dans la neige. Le froid les tue comme 
des moineaux. Il y aurait charité, vraiment, à 
leur donner des bas, de bons bas de laine bien 
chauds. Je suis en train d'organiser une sous- 



LES TRICOTEUSES. 171 



criptîon pour cela ; voulez - vous en être ? » 
Le quatre-vingt-treizien, de sa nature, est peu 
sentimental. Dans les régions bleu d'acier où il 
plane, il n'y a pas de petits enfants; il n'y a que 
des idées , des abstractions et quelques figures 
géométriques comme le triangle et la guillotine. 
Aussi j'étais un peu étonné. Mon homme s'en 
aperçut, et, pour me convaincre, il ajouta î 
« Montez ce soir à Montmartre; je parlerai aU 
profit de l'œuvre. Vous souscrirez après, si bon 
vous semble... » 

Cela valait la peine de se déranger; je fis donc 
le voyage de Montmartre... 

La chose se passait dans une salle de bal des 
boulevards extérieurs, une Boule-Noire ou un 
Elysée quelconque, qui s'était transformé en 
club, depuis qu'il n'y avait plus de gaz ; — il est 
à remarquer que l'éducation politique du peuple 
de Paris se fait en général dans des salles à 
danser... Quand j'arrivai, la séance était déjà 
commencée, la salle comble; une salle immense 
tout en longueur, bien disposée pour aligner 
des escouades de quadrilles et faire durer le 
triomphe du cavalier seul. Quelques lampes à 
jpétrole, un petit poêle autour duquel des caisses 
de laurier-rose se serraient en grelottant comme 
des vieillards. Sur des bancs, un public d'ou- 
vriers, de petits bourgeois, gardes nationaux, 



ifa LETTRES A UN ABSENT. 

gardes civiques, quelques mobiles, des jupillons 
à casquettes de velours, cinq ou six cocottes en 
soie fripée ; les uns venus là pour le club, les 
autres pour le poêle, les cocottes par habitude 
d'aller au bastringue tous les soirs. Le fait est 
qu'il y avait dans Tair comme un écho d'anciens 
fron-fron, des bouts de mazurkas, des mesures 
de valses qui bourdonnaient au plafond comme 
des mouches de Tété d'avant. Par là-dessus, une 
buée épaisse, sentant la pipe et le mouton 
mouillé... 

Juché sur l'estrade de l'orchestre, mon quatre- 
vingt-treizien parlait avec une émotion mélo- 
dramatique de la grande misère du peuple et 
delà mortalité des petits enfants. Tout à coup, 
il s'interrompit, recula d'un pas sur l'estrade, le 
bras tendu, la bouche ouverte, de gros yeux 
ronds, l'étonnement classique des têtes d'expres- 
sion : 

« Mais que vois-je? citoyens, s'écria- t-il... 
Là-bas, au milieu de vous, cette femme... cette 
femme... qui tricote... » 

Il s'arrêta un moment, comme suffoqué par 
l'émotion, et resta là le bras tendu. Nous nous 
retournâmes tous, et j'aperçus au bout de son 
geste une vieille femme à tête canaille, avec ce 
pli de côté dans la lèvre, ce tour de bouche 
faubourien où Ton entend l'accent du voyou 



LES TRICOTEUSES. 17$ 

sans qu'il ait besoin de parler. Sous son bonnet 
d'ouvrière, entre des mèches grisonnantes^ une 
aiguille à tricoter s'avançait comme un dard ^t 
lui donnait Tair d'une bête méchante. Ses mains 
osseuses, qu'elle levait très-haut pour qu'on les 
vît, tenaient un petit bas d*enfant... 

Pendant que nous la regardions, l'orateur 
continua : 

« Quelle est cette brave citoyenne qui vient 
au club avec son tricot, écouter en travaillant la 
parole patriotique?. . . Oh! maintenant je la recon- 
nais... C'est une tricoteuse de Montmartre, une 
de celles qui tricotent, ô peuple, pour que tes 
enfants aient chaud comme des enfants de riches, 
pour que le froid — ce Badinguet — ne les 
égorge pas tous (Rires dans la salle. — Très- 
bien! Très-bien!) et qu'il en reste encore pour 
voir Taube nouvelle... (Bravo! bravo!) O saintes 
tricoteuses de Montmartre!... vous êtes dignes 
de vos sœurs aînées, et vous aurez comme elles 
votre place dans l'histoire... Tricotez donc, tri- 
cotez comme elles pour le peuple, pour la 
liberté; tricotez... tricotez... » 

On n'avait pas besoin de le lui dire. Sous les 
regards de cette foule, la vieille tricotait sans se 
lasser, avec emphase, et je la surpris clignant de 
l'œil à son compère... Alors je compris tout. Je 
compris que les petits enfants de Montmartre 



174 LETTRES A UN ABSENT. 

n'étaient qu'un prétexte, et qu'il s'agissait uni- 
quement de lever un bataillon de tricoteuses, de 
remettre à flot un vocable moisi du dictionnaire 
de 93 , de rétamer un vieux truc de la première 
révolution. 

Eh bien, non ! Malgré tout, leur révolution a 
été plus originale qu'ils ne comptaient la faire. 
Ils voulaient des tricoteuses, et ce sont des pétro- 
leuses qu'ils ont eues!... Ça leur apprendra, à 
ces Jeune-France. 




VI IL 



LE NAUFRAGE. 



Champrosay, 23 mai. 

Et voici le jardin charmant 
Parfumé de myrte et de rose... 

... Hélas! cette année le jardin est toujours 
plein de roses, mais la maison est pleine de 
Prussiens. J'ai porté ma table au fond du jardin, 
et c'est de là que je t'écris, dans l'ombre fine et 
le parfum d'un grand genêt tout bourdonnant 
d'abeilles, qui m'empêche de voir les tricots de 
Poméranie pendus et séchant à mes pauvres per- 
siennes grises. 

Je m'étais pourtant bien juré de ne venir ici 
que longtemps après qu'ils seraient partis; mais 
il fallait fuir l'horrible conscription Cluseret, et 
je n'avais pas d'autre refuge... Et c'est ainsi, 
mon cher absent, qu'à moi, comme à bien 
d'autres Parisiens, aucune des misères de ce 



ijfi LETTRES A UN ABSENT. 

triste temps n'aura été épargnée : angoisses du 
siège, guerre civile, émigration, et, pour nous 
achever, Inoccupation étrangère. On a beau être 
philosophe, se mettre au-dessus, en dehors des 
choses, c'est une impression singulière, — après 
six heures de marche sur ces belles routes de 
France, toutes blanches de la poussière des 
bataillons prussiens, — d'arriver à sa porte et 
d'y trouver, sous les grappes pendantes des ébé- 
niers et des acacias, un écriteau allemand en 
lettres gothiques : 

5® compagnie 

Boehnip 

sergent^ major 

et trois hommes. 

Ce M. Boehm est un grand garçon silencieux 
et bizarre, qui garde les volets de sa chambre 
toujours fermés, se couche et mange sans 
lumière. Avec cela, l'air trop à Taise, le cigare 
aux dents et d'une exigence!... Il faut à sa sei- 
gneurie une pièce pour lui, une pour son secré- 
taire, une pour son domestique. Défense d'entrer 
par cette porte, de sortir par celle-là. Est-ce 
qu'il ne voulait pas nous empêcher d'aller dans 
le jardin?... Enfin le maire est venu, le haupt- 
mann s'en est mêlé, et nous voilà chez nous. Ce 



LE NAUFRAGE. 177 



n'est pas gai chez nous, cette année. Quoi qu'on 
en ait, ce voisinage vous gêne, vous blesse. Cette 
paille qu'on hache autour de vous, dans votre 
maison, se mêle à ce que vous mangez, fane 
les arbres, brouille la page du livre, vous entre 
dans les yeux, vous donne envie de pleurer. 
L'enfant lui-même, sans qu'il s'en rende bien 
compte, est sous le coup de cette étrange oppres- 
sion. Il joue tout doucement dans un coin du 
jardin, retient son rire, chante à mi-voix, et le 
matin, au lieu de ses réveils ébouriffés et pleins 
de vie, il se tient bien tranquille, les yeux 
grands ouverts derrière ses rideaux, et demande 
tout bas, de temps en temps : 

« Est-ce que je peux me réveiller? » 
Encore si nous n'avions que les tristesses de 
l'occupation pour nous gâter notre printemps; 
mais le plus dur, le plus cruel, c'est ce roule- 
ment de canons et de mitrailleuses qui nous 
arrive dès que le vent souffle de Paris, secouant 
l'horizon, déchirant sans pitié les matins de 
brume rose, bouleversant d'orages ces belles 
nuits de mai si claires, ces nuits de rossignols et 
de grillons. 

Hier soir surtout, c'était terrible. Les coups 
se succédaient, furieux, désespérés, avec un 
perpétuel battement d'éclairs. J'avais ouvert ma 
fenêtre du c6té de la Seine, et j'écoutais — le 



12 



178 LETTRES A UN ABSENT. 

cœur serré — ces bruits sourds qui venaient 
jusqu'à moi, portés sur Teau déserte et le 
silence... Par moments, il me semblait qu'il y 
avait là-bas, dans l'horizon, un grand navire en 
détresse, qui tirait son canon d'alarme avec 
furie, et je me rappelais qu'il y a dix ans, par 
une nuit semblable, j'étais sur la terrasse d'une 
hôtellerie de Bastia à écouter une canonnade 
funèbre que la haute mer nous envoyait ainsi, 
comme un cri perdu d'agonie et de colère. Cela 
dura toute la nuit; puis, au matin, en descen- 
dant, nous trouvâmes, sur la plage, dans une 
mêlée de mâts rompus et de voiles, des souliers 
à boufFettes roses, une batte d'arlequin et des 
tas de haillons pailletés d'or, enrubannés, tout 
ruisselants d'eau de mer, barbouillés de sang et 
de vase. C'était, comme je l'appris plus tard, 
ce qui restait du naufrage de la Louise^ grand 
paquebot venant de Livourne à Bastia, avec une 
troupe de mimes italiens. 

Pour qui sait ce que c'est que la bataille avec 
la mer, la lutte noire et stérile contre une force 
irrésistible; pour qui se représente bien les der- 
niers moments d'un navire, le gouffre qui monte 
et vous enserre de partout, la mort lente et sans 
grandeur, la mort mouillée ; pour, qui connaît 
les rages, les espoirs menteurs et fous, suivis 
d'un abattement de brute, l'agonie ivre, le 



LE NAUFRAGE. t^ç 



délire, les mains aveugles qui battent l'air, les 
doigts crispés s'accrochânt à l'insaisissable, cette 
batte d'arlequin, au milieu d'épaves sanglantes, 
avait quelque chose de burlesque et de terri- 
fiant. On se figurait la tempête tombant en coup 
de foudre pendant une représentation à bord, la 
salle de spectacle envahie par la mer, l'orchestre 
noyé, pupitres, violons, contre-basses roulant 
pêle-mêle, Colombine tordant ses bras nus, 
courant d'un bout de la scène à l'autre, à demi 
morte d'épouvante et toujours rose sous son 
fard; Pierrot, que la terreur n'a pu blêmir, 
grimpé sur un portant, regardant le flot monter, 
et dans ses gros yeux arrondis pour la farce, 
ayant déjà l'horrible vertige de la mort ; Isabelle 
empêtrée dans ses jupes de cérémonie, toute en 
larmes et coiffée de fleurs, ridicule par sa grâce 
même, roulant sur le pont comme un paquet, 
se cramponnant à tous les bancs, bégayant des 
prières enfantines; Scaramouche, un tonnelet 
d'eau-de-vie entre ses jambes, riant d'un rire 
hébété et chantant à tue-tête, pendant qu'Arle- 
quin, frappé de folie, continue à jouer la pièce 
gravement, se dandine, fait siffler sa batte, et 
que le vieux Cassandre, emporté par un coup 
de mer, s'en va là-bas, entre deux vagues, avec 
son habit de velours marron et sa bouche sans 
dents, toute grande ouverte... 



i9o LETTRES A UN ABSENT. 

Eh bien, mon cher, ce naufrage de saltim- 
banques, mascarade funèbre, parade in extre- 
miSy toutes ces convulsions, toutes ces grimaces 
ont passé devant moi hier soir à chaque secousse 
de la canonnade. Je sentais que la Commune, 
près de sombrer, tirait sa volée d'alarme. A 
chaque minute, je voyais le flot monter, la 
brèche s'élargir, et, pendant ce temps-là, les 
pitres de l'Hôtel de ville, accrochés à leurs tré- 
teaux, continuant à décréter, décréter, dans le 
fracas du vent et de la tempête ; puis un dernier 
coup de mer, et le grand navire, s'engloutissant 
avec ses drapeaux rouges, ses écharpes d*or, ses 
délégués en robes de juges, en habits de géné- 
raux, ses bataillons d'amazones guêtrées, empa- 
nachées, ses soldats du Cirque, afFublés de képis 
espagnols, de toques garibaldiennes, ses lanciers 
polonais, ses turcos de fantaisie, ivres, furieux, 
chantant et tourbillonnant... Tout cela s'en 
allait pêle-mêle à la dérive, et de tant de bruit, 
de folies, de crimes, de pasquinades, il ne res- 
tait plus qu'une écharpe rouge, un képi à huit 
galons et une polonaise à brandebourgs, retrou- 
vés un matin sur la rive, tout souillés de vase et 
de sang. 




UN AN DE TROUBLE 



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UN AN DE TROUBLE 



NOTES d'une parisienne. 




ES faits ne me frappent guère, mais 
seulement Tatmosphère qu'ils font au- 
tour d'eux, l'heure oii je les ai com- 
pris et dont ils gardent toujours pour moi une 
impression particulière. C'est cela que je vou- 
drais vous raconter, cette émotion singulière 
faite des échos diminués des grandes batailles 
et de la rumeur lointaine des villes mou- 
rantes... 

... Au mois de mai de Tan dernier, fuyant 
Paris déjà troublé et tout attristé d'une épi- 
démie, nous avions retrouvé la petite maison 
en Seine-et-Oise, les arbres fleuris, le calme 
habituel. Chaque jour, les nouvelles nous 
arrivaient, le récit des émeutes de tous les 
soirs, ces émeutes de boulevards où la grille 



104 LETTRES A UN ABSENT. 



d'un théâtre devenait un refuge et les kiosques 
à journaux des essais de barricades. De ces 
tumultes de nuit qu'on allait voir en voiture, 
je sentis toute la trivialité en me représentant 
cette foule pressée, criant, chantant comme pour 
une fête, à Theure où le gaz des boulevards 
donne aux feuilles des arbres les reflets d'un 
repas en plein air ou d'un bal de village. Le 
mot de Révolution que l'on prononçait déjà me 
rappelait à moi ma toute enfance, une fuite par 
les faubourgs dépavés et les cours trouées à 
coups de canon, puis l'émotion de ceux qui 
m'entouraient, cette émotion que les enfants 
sentent si bien trembler dans la voix qui leur 
parle et le bras qui les porte, enfin une cam- 
pagne que je revois ensoleillée, toute bleue 
dans la brume d'un rêve, l'arrivée, le repos, le 
danger passé. C'était comme un éclair tout au 
fond de ma mémoire; mais la grande secousse 
morale, les morts au coin des rues, tout ce 
sinistre que mes yeux d'enfant n'avaient pu 
voir, je ne me l'imaginais pas encore. 

Donc en ce triste mois de mai, les Parisiens 
se pressaient aux gares, comme tous les prin- 
temps. Pour beaucoup, qui comptaient revenir 
à l'automne, un véritable exil commençait, une 
saison de bains de mer prolongée un an, la vie 
d'hôtel loin des siens. C'étaient des mères qui 



UN AN DE TROUBLE. =i«s 



partaient sans savoir qu'elles ne retrouveraient 
jamais la maison aimée, le nid de famille où 
elles avaient élevé chaudement leurs enfants 
dispersés, et qu'elles mourraient loin d'eux tous, 
dans un pays de passage. C'était un enfant 
confié en vacances, à qui on songerait plus tard 
avec le regret des adieux à la hâte et des revoirs 
si longs. Partout des êtres séparés; plus tard 
pour tous l'incertitude poignante. 



La petite vérole, qui nous avait chassés de 
Paris, gagna rapidement le tranquille refuge. 
Ces quelques maisons entre la forêt et la Seine 
furent inquiétées plusieurs jours. Des familles 
entières se trouvèrent atteintes, et deux fois de 
suite, je rencontrai la même femme en deuil, 
ayant fait une lieue dans la poussière et la cha- 
leuil, au retour d'un lit de mort... Une après- 
midi, je travaillais à ma fenêtre. Le temps était 
clair, chantant et jeune; les fruits dans leur 
verdeur, les fleurs en boutons. On me dit : « Un 
homme vient de mourir à côté... » 

Je l'avais vu quelquefois montant le chemin, 
chargé d'outils, venant des champs, courbé, 
fatigué, ignoré et si humble. Je ne sais quoi de 
grand m'émut tout à coup; sans y songer, il me 



i86 LETTRES A UN ABSENT. 

sembla que la mort passait là, tout près, mais 
la mort belle, et qu'en passant elle agrandissait 
le ciel, rhorizon, suspendant une seconde toute 
cette vie de printemps respectueuse devant 
réternel silence... 

Cependant Tété venait, un superbe été aux 
longs jours, si riche et si fleuri. L'air du jardin 
se colorait, se parfumait des fleurs ouvertes au 
grand soleil. Les moissons devaient être super- 
bes. Combien sont restées sur pied cette année- 
là, ont mûri sans être récoltées, et se sont dis- 
persées, perdues, loin des greniers en feu et des 
granges ouvertes aux vents!... A cette époque, 
les couchants avaient déjà des lueurs d'incendie, 
et Ton sentait passer dans Theure calme et les 
champs déserts ce souffle d'orage qui courbe les 
blés et fait tourbillonner la poussière des grandes 
routes comme sous une charge de cavaliers. La 
guerre venait d'être déclarée. 



Les oMarsèillaises au coin des rues, les batail- 
lons traversant tout Paris et cadençant leur mar- 
che « à Berlin », les cortèges des ambulances, les 
quêtes en chemin pour le drapeau blanc à croix 
rouge. Puis ce triste départ des plus jeunes, des 
mobiles presque encore collégiens que les mères 



UN AN DE TROUBLE. i«^ 

conduisaient en voiture, avec combien de larmes ! 
Et cet encombrement formidable aux gares, 
encombretfient si triste où il semble qu'une ville 
tout entière se dépeuple, où Ton a si bien le 
sentiment des foules, Taccablement, la lassitude 
s'étourdissant dans un grand tapage. Quel bour- 
donnement de trains qui partent! Pressez-vous; 
là-bas on coupe les rails, on brûle les gares. Il 
semble que les convois se perdent dans la nuit; 
que des bataillons semés dans de grandes plaines 
cherchent en vain à se réunir, àse ranger. Tout 
n'est plus que trouble et confusion. De temps 
en temps, dans les journaux, une note qui fait 
froid au cœur : « Les Français pillent â Reims 
des wagons français. » On sent la défaite, la 
débâcle. 

Toutes les familles avaient le contre-coup du 
désastre. Je ine souviens d'un soir de fête où 
Ton cacha les fleurs bien vite, tous les yeux étant 
pleins de larmes; l'inquiétude d'un absent, -la 
menace d'un départ, la table paraissait trop 
grande, la maison vide. 

Bientôt il fallut rentrer à Paris. De ma vie je 
n'oublierai cette journée d'août, les paysannes 
qui pleuraient sur les portes en voyant passer les 
voitures chargées et les grands troupeauji pêle- 
mêle au milieu de la route; des bœufs entravés 
sur des charrettes, des voitures à bras au long 



i88 LETTRES A UN ABSENT. 

des chemins. Tout près de Paris, voici les arbres 
abattus, les remparts fortifiés, encombrés d'ou- 
\Tiers , et malgré la déroute , puisque c'est 
dimanche et qu'il fait soleil, des femmes en 
corsages blancs, en jupes claires, venues pour 
regarder les travaux. 



Maintenant, c'est le 4 septembre. Une matinée 
d'attente, quelque chose dans l'air comme 
l'ombre vague, prévue, qui précède une grande 
éclipse. Vers midi, les boulangeries se ferment, 
les rues se vident. On se bat, dit-on, place de la 
Concorde. Paris est si grand qu'on ne sait 
jamais au juste'ce qui s'y passe.... Mais non! du 
boulevard, une bande d'hommes descend en 
chantant à tue-tête. La République est pro- 
clamée. Je me sens toute triste. Il paraît pourtant 
que c'est un bonheur; mais je n'aime pas ces 
chants en masse qui vous prennent à la gorge, 
forcent l'émotion, la font nerveuse. Je voudrais 
entendre une voix claire et calme pour annoncer 
les grandes choses. 

Le lendemain, visite au camp de Saint-Maur. 
Que de drapeaux ! Paris était encore gai ce jour- 
là, étourdi plutôt. Il semblait que la guerre 
était oubliée. C'est peut-être parce qu'on sentait 



UN AN DE TROUBLE. 189 



les Prussiens avançant toujours, qu'une course 
hors des portes, de ces portes qu'on armait, 
qu'on fortifiait et qui se fermeraient bientôt 
comme des portes de prison, était presque une 
grâce. Beaucoup dé bruit et de poussière. On 
allait là par le chemin des courses, et tout le 
long éclatait cette gaieté bruyante des Parisiens 
qui viennent une fois la semaine regarder les 
arbres. 

Les tentes alignées, abritées par Vincennes, 
ces petites guerres dont les coups de feu écla- 
taient en fumée blanche au pied des collines 
basses, de ces plis de terrains si bien faits pour 
grouper des épisodes de batailles, ce va-et-vient 
d'uniformes, d'artillerie, de gens endimanchés, 
de marchands de toutes sortes, ce lendemain de 
révolution promené à grand bruit dans des chars 
à bancs trop pleins, m'est bien resté dans la 
mémoire. 

Très peu de jours après, encore un dimanche, 
les premières volées de canon détonaient sous 
un ciel bleu admirable. L'heure très-matinale, 
le calme des rues, des cours voisines, le repos 
de toutes les fabriques , de ces mille bruits du 
travail qu'on entend et qui remplit les jours 
comme celui qu'on fait, les causeries sur les 
portes, signé de chômage ou de fête, tout autour 
de moi me fit songer aux 15 août passés; les 



199 LETTRES A UN ABSENT. 

balcons ornés -de petites lanternes sourdes, 
lisérés de gaz et fleuris de drapeaux, la longue 
avenue des Champs-Elysées, les grands quais 
de Seine inondés de feux de Bei^ale et de pluies 
d'or... Cette fois, le canon signifiait autre chose. 
Encore une apparence de fête, ces pèlerinages 
à la statue de la ville de Strasbourg, bouquets 
en main, niusique en tête. Plus tard, on mit un 
crêpe à ce visage de pierre. Pourtant on ne voile 
pas de noir les statues des tombes ; leur grand 
deuil est tout blanc, semé d'immortelles. 



C'est dans ces derniers jours de grand soleil 
que je vis au Palais- Royal, assises contre un 
arbre dans le sable dur du jardin public^ deux 
pauvres femmes, deux ouvrières occupées à con- 
fectionner des casquettes. Des enfants jouaient 
autour d'elles, deux beaux petits joufHus, un 
peu hâlés. Ce n'étaient pas des Parisiennes, des 
paysannes non plus. On pensait en les voyant à 
la banlieue de Paris, à une place de la Mairie 
quelconque, à des seuils encombrés de linge qiii 
sèche, d'enfants qui jouent et de femmes qui 
travaillent, à cette mélancolie des rues qui 
finissent aux champs, des pavés pleins d'herbes 
sèches, et des horizons de fortifications. Pauvres 



UN AN DE TROUBLE. 191 

gens! ils rentraient tous, traînant leurs mobi- 
liers, se logeaient à Paris dans je ne sais quels 
trous noirs, et, poussés par l'habitude du grand 
air, de la vie au dehors, venaient s'installer au 
pied des arbres, pendant que les mobiles fai- 
saient l'exercice devant les boutiques de bijou- 
terie et les tables de café. Partout des exilés. 
Ces femmes tristes, dépaysées, ces grands garçons 
en blouses bleues ayant sous le fusil l'attitude 
courbée, patiente des êtres habitués à la pioche, 
au travail de la terre, écoutant les commande- 
ments avec le froncement de sourcil des intelli- 
gences étroites qui se recueillent tout entières, 
comprennent lentement et retiennent bien. Voilà 
les exilés de province. 

Où sont ceux de Paris? De grandes caisses 
pleines de robes claires, toilettes du matin, de 
plage, de Casino, de cannes Louis XVI, de 
petits chapeaux à grandes plumes ; on avait em- 
porté tout cela pour la promenade pendant deux 
mois. Octobre arrive; la pluie tombe, la mer se 
fait terrible, le temps triste. Allons plus loin. 
On change de pays et l'on pense à Paris tout 
le temps... 

Des caissons d'artillerie, des voitures d'am- 
bulance, des concerts pour les blessés, le bou- 
levard bruyant et lugubre. Au soir, lesioutiques 
éclairées seulement d'une lampe^ les maisons. 



192 LETTRES A UN ABSENT. 

les arbres ayant toute la place pour étaler leurs 
ombres, et le clair de lune superbe dans cette 
ville éteinte — qui fait l'angle des rues sinistre, 
les toits blafards, Paris trop grand, c'est ainsi 
qu'il faut le voir en rêvant de lui. 

Chaque maison porte une angoisse. Les 
enfants n'ont plus de lait. On tremble pour 
ceux qui sont aux remparts. On craint pour 
ceux qui sont plus loin, dans cette ligne sombre 
qui entoure la ville, un engagement d'avant- 
postes et ces affûts de grand'garde où le moindre 
bruissement de feuillage, un caillou qui roule à 
l'eau, appelle le sifflement des balles. Le danger 
partout, et de jour en jour un peu moins d'espé- 
rance. Oh ! les temps noirs, les pigeons perdus, 
la province si loin, la boue du Bourget, les 
canons toujours en retard, la place de l'Hôtel- 
de -Ville embrumée et tumultueuse... 



Et pourtant, jamais peut-être on ne l'avait 
sentie plus active, cette force, cette âme vivante 
de Paris; malgré l'hiver très-froid, les stations 
aux boucheries commencées dans la nuit et la 
neige, quand le canon des forts tonnait, quand 
on rêvait de bataillons français s'avançant en hâte 
par les campagnes dévastées, les bois abattus, et 



UN AN DE TROUBLE. 191 

n'ayant plus là-bas qu'une bataille à livrer, une 
rivière à passer, on respirait partout un air de 
grand courage, comme si Paris, déjà délivré, les 
portes ouvertes, la Liberté planait sur la ville 
entière, chaînée de drapeaux vainqueurs. 

Mais hors des remparts, quelle tristesse ! Des 
routes désertes, des usines abandonnées, de 
grandes plaines sinistres déjà comme des champs 
de bataille, la terre creusée, bouleversée. Des 
meurtrières aux murs des fabriques, des retran- 
chements aux fossés des parcs, et des bataillons 
de mobiles campés dans tous les villages, les uns 
installés dans de jolies propriétés boui^eoises, 
ornées de grilles dorées, de perrons, de balcons 
où séchaient les uniformes le lendemain des 
gardes; les autres grelottant, allumant de grands 
feux dans ces maisons à un étage ou les petits 
commerçants de Paris viennent passer un jour 
d'été par semaine, alors que du jardin et des 
chambres aux fenêtres basses on se parle, on 
s'appelle dans le repos du soir et du dimanche. 

Tout autour, dominant cette zone triste, des 
bois, des moulins, des coteaux à peine distincts 
dans la brume d'hiver où les canons ennemis 
arrivaient chaque jour malgré la neige, les mau- 
vaises routes, s'embusquant. visant Paris, ren- 
damt à jamais lugubres des noms de petits 
villages, si gais a lire au soleil sur le fronton 



i9« LETTRES A UN ABSENT. 

des gares, au coin des chemins, quand ils étaient 
pour les Parisiens des buts de promenade et des 
rendez-vous de fête. 

Les jours se font plus courts, le pain plus 
rare. Un soir, dans cette demi-ombre intime 
des boutiques éclairées d'une lampe , voici 
des dorures , des rubans clairs , des sucre- 
ries aux couleurs tendres. C'est Noël!... Cet 
humble berceau que nous avons abrité au coin 
des chapelles, bercé de cantiques et fleuri de 
lis, ce symbole adorable de l'enfance, a fait 
aux tout petits une éternelle joie. Il faut qu'ils 
le voient en rêve au moins un jour de l'année, 
ce Jésus souriant, couché dans la crèche et les 
brins de paille éparpillés autour de lui en rayons 
lumineux... 

Pour les enfants aussi, ce jour de l'an de ville 
assiégée qui étale des joujoux dans l'encombre- 
ment des bataillons en armes. Sur les petites 
tables à la hauteur des yeux d'enfants, nous 
revoyons tous ces petits meubles qui ont Tair 
d'un déménagement de pauvres et ces poupées 
joufflues auxquelles la bise et la neige font de 
si fraîches couleurs. Les magasins s'emplissent 
de merveilles. Pourtant ces lourds camions qui 
nous arrivaient des gares de l'Est, les autres 
années, chargées de boîtes de bois blanc gardant 
comme un parfum des forêts du Nord, ne vien- 



UN AN DE TROUBLE. 195 



dront pas cette année-ci; il ne faut plus qu'ils 
reviennent jamais !... Mais n'ayez pas peur, Paris 
sait se suffire à lui-même, et nos enfants ne man- 
queront pas de joujoux. Au fond des petites 
cours tristes des quartiers pauvres, dans des coins 
de faubourg sans jour et sans air, ^ il y a de 
grandes maisons à cinq étages, pleines d'aiguilles 
patientes et de métiers délicats qui font traîner 
des miettes d'or fin et des copeaux de bois de 
rose dans la poussière des mansardes. 

Paris trouvait encore la force de sourire. Deux 
jours après, de trois côtés à la fois, le bombar- 
dement éclatait, lugubre, continu. La terre était 
secouée autant que l'air, et loin des désastres, 
les foyers à Tabri sentaient frémir leurs vitres 
comme un avertissement ou une menace. Dans 
cette grande ville où les fabriques fermées se 
taisaient et dont la force et la vie s'épuisaient 
aux remparts et aux avant-postes, dans ces rues 
presque désertes où les voitures étaient rares et 
les passants tristes , ce grand bombardement 
ressemblait à ces orages qui font le silence autour 
d'eux, arrêtent le bruit des feuilles et le mur- 
mure des prés comme pour rendre encore plus 
sinistres la foudre qui tombe et la maison qui 
croule. 

Le premier éclair de ce grand orage avait lui 
sur la ligne bleue des frontières par un beau 



196 LETTRES A VN ABSENT. 



jour d'été. Les blés n'étaient pas coupés, les 
vignes s'alignaient sur les pentes, les grands 
arbres frémissaient pleins de vie. Les rivières 
chantaient sous les arches des ponts, et Içs villes 
entourées de forteresses, les villages entourés 
d'eau composaient avec leur vie de tous les fours 
une atmosphère de bruit ou de calme qui montait 
dans leur coin de ciel et semblait devoir les 
envelopper à jamais... 

« L ennemi passe le Rhin, sur toute la ligne. » 
Je me souviens du frisson que je sentis çn lisfiant 
cette petite dépêche, miriee conpimé le trait qui 
marque une frontière sur la carte, et si grwide 
d'horizons entrevus. Depuis ce jour, rien n'avait 
pu les arrêter, et. cette force énorme, l'invasion, 
irrésistible comme l'eau qui coule plus forte et 
plus terrible après chaque obstacle, avait enfoncé 
les remparts, forcé les passages. Paris, pendant 
cinq mois, fut bien Tile de France, au milieu 
de ce torrent qui grondait tout autour de ses 
portes. 



La lutte est finie. Comme il faut livrer les 
forts, rendre les armes, les soldats rentrent dans 
Paris. Ils marchent sans ordre, débandés. On 
sent bien le tumulte dans cette rentrée qui nous 



UN AN DE TROUBLE. içj 



fait voir confondus, traînant le pied, ces masses 
d'hommes ordinairement si semblables de cos- 
tumes et d'allure, si bien unis dans la marche, 
qu'on entend le pas d'un géant sur leur route. 
Pourtant, vers TObservatoire, au coin d'une de 
ces rues bordées d'arbres qui sont la fin de Paris, 
j'ai vu passer tout un bataillon de Bretons ran^ 
gés comme au départ. De temps en temps, le 
commandant qui marchait en tête se tournait 
vers eux : « Allons! mes gars, allons! » C'était 
dit avec l'intonation d'un berger qui encourage 
et rassemble un troupeau fatigué. Tout autour, 
les maisons éraflées, les balcons tordus, une 
bicoque incendiée. Ce jour -là fut navrant. 
L'émotion tremblait dans toutes les voix. Il y 
avait en l'air un découragement, une lassitude 
où l'on sentait encore plus que la défaite, le 
désespoir de l'arme inutile, brisée, jetée aux 
fossés des forts. 

Le trouble entré dans Paris à ce moment n'en 
sortit plus. Ce fut l'agitation perpétuelle, cette 
agitation qui emplit la rue et fait l'atelier vide. 
Des processions sans fin montaient vers la Bas- 
tille, se groupaient autour de la colonne de 
Juillet, pavoisée de drapeaux rouges, de cou- 
ronnes d'immortelles. Les canons sonnaient sur 
le pavé des rues comme un défi à cette paix 
maudite. On sentait qu'un grand élan avait été 



ipS LETTRES A UN ABSENT. 



donné et qu'une ville remuée pendant quatre 
mois de tant de chants, de fanfares, de tam- 
bours, ne pouvait sans secousse se reprendre au 
travail et au calme. Aussi Paris gardait- il sa 
physionomie de ville assiégée, qui vit au jour le 
jour. Les trottoirs étaient bruyants, encombrés 
d'objets de toutes sortes, comme aux lendemains 
d'incendie, quand la maison détruite, les mé- 
nages sauvés, jetés en hâte par les fenêtres, les 
femmes et les enfants campent au milieu des 
rues, y installent leur vie d'une journée. 

Je ne sais quel incertain vous tenait aux 
fenêtres, vous traînait aux bruits. Les baïon- 
nettes luisant partout, bien qu'on ne parlât pas 
encore de batailles, les barricades au coin des 
ponts, les défiances de Paris contre Paris, ces 
sinistres malentendus où les tocsins et les fusil- 
lades se répondaient avec l'entêtement d'un 
signal... On sentait trembler les pavés, frémir 
les haines. Avec cela tous les caprices des prin- 
temps parisiens, capricieux entre tous. Le soleil 
de mars, ce chaud soleil qui vient avant les 
feuilles poussées, brûle et fait tant de mal, glis- 
sait entre deux ondées sur des affiches folles. 
Pendant que dans les magasins déserts empres- 
sés à se faire des vitres claires, des enseignes 
neuves, les marchands désœuvrés chassaient la 
poussière, seule visiteuse venue du dehors, des 



UN AN DE TROUBLE. 199 

voitures passaient silencieuses, pressées, empor- 
tant la vie de Paris, la fortune de Paris. 



Le voilà livré à lui-même, enfermé à nou- 
veau, ce terrible Paris, et nous tous qui nous 
en sommes éloignés, nous vivons, les yeux tour- 
nés vers ces coteaux qui nous le cachent, et ne 
sachant plus rien de ce qui s'y passe. Nous voici 
en pays conquis, les routes sont libres, les portes 
grandes ouvertes, la maison ne s'appartient plus. 
Les grilles restent béantes pour le passage des 
chevaux, et tout autour des pelouses qui ver- 
dissent, des massifs en bouquet, les soldats se 
promènent, écrasant les fleurs, coupant les 
branches, avec Tinsouciance du passant et du 
vainqueur. Il y a par ici des maisons de cam- 
pagne complètement abandonnées depuis un an; 
on est parti au moment de la guerre et Ton n'est 
plus revenu pour ne pas voir les détresses 
de l'invasion. Le logis est dévalisé, les char- 
milles à l'abandon, l'herbe pousse au milieu des 
allées. Dans un coin de parterre, une femme 
surveille un enfant, le regard tourné vers la 
route, rendant plus triste cette solitude qui 
plane autour d'elle par son air d'attente et de 
désœuvrement... On avait abattu les ponts, cou- 
ché de grands arbres où tombaient leurs ombres. 



" ii.ui. f^^mmmm 



aoo LETTRES A UN ABSENT. 



mais par le chemin qui tourne le coteau, les 
Prussiens étaient arrivés en dépit de tout, sans 
perdre ni un homme ni un cheval. 

Depuis quatre mois, ils sont là. Les bataillons 
se succèdent, marchant vers Paris ou retournant 
en Allemagne, et, après une courte halte, un 
appel sur le chemin, comme toutes les portes 
sont marquées d'avance, les hommes entrent, 
s'installent, nettoient leurs armes, vont aux 
gardes, sortent à toute heure... 

Rien n'est charmant d'ordinaire comme de 
s'endormir le dernier dans la maison silencieuse 
que l'on sent pleine d'êtres aimés. Un grand 
calme, après le bruit de la journée, envahit les 
meubles, les murs; l'air du jardin et tous les 
souffles entendus dans la tranquillité de la nuit 
semblent la respiration de la maison elle-même, 
assoupie au clair de lune, seuil muet et fenêtres 
closes... Mais sentir là tout près l'hôte forcé, 
celui qui a fait le chemin, le fusil en avant, 
ensanglantant les haies et les rivières, celui qui 
est entré de force, à qui le chagrin et l'orgueil 
font la place libre aussitôt qu'il arrive!... Qui 
sait à quel point il est l'ennemi? Qui sait de 
combien de batailles il se repose, et de quels 
rêves de victoires et de massacres il trouble Tâme 
invisible du logis? Il y a un coin de sa maison 
qu'on voudrait murer. 



UN AN DE TROUBLE. 201 



C'est au milieu de ces tristesses que nous 
entendions le canon tonner vers Paris. Dans le 
bois encore grêle, les décharges de mitrailleuses 
tombaient par saccades; les rossignols lançaient 
leurs notes limpides dans les buissons d'épine 
blanche; les grenouilles sautaient autour de ces 
petites mares que la pluie laisse aux ornières, le 
bruit leur arrivait trop grand et de trop loin 
pour inquiéter toutes ces, petites vies troublées 
seulement par les branches qui cassent et les 
feuilles qui tombent... 



Les Tuileries et le Louvre brûlent ! 

Les Tuileries, un beau souvenir d'enfance. 
Les dimanches parisiens, le ciel sombre au-dessus 
des grands toits d'ardoises, les bassins où l'allée 
s'élargit et rayonne^ l'horloge triste, les statues, 
la grande terrasse longeant le quai, l'eau tout 
près, et la mélancolie douce du soir qui tombe, 
du brouillard qui monte pendant que Paris 
s'illumine tout autour. Des nuées d'enfants, des 
velours bleus, des fourrures blanches, et plus 
tard la joie si grande de faire courir des petits 
pieds dans le sable où l'on posait les siens 

Et le Louvre?... Mais non! Le Louvre était 
sauvé. Le lendemain on disait : Paris brûle, 
Paris tout entier. 



»oa LETTRES A UN ABSENT. 



Je Tai revu depuis, criblé de balles, à cette 
heure terrible où les murailles calcinées, encore 
debout, semblaient s'être défendues contre le feu, 
et que des ruines fumantes montait une odeur 
d'incendie. 

Ce jour-là le temps était supe]i>e. Tout en haut 
de THôtel de ville, le soleil mettait des galeries 
de lumière entre les fenêtres vides, et les statues 
se dressaient entières et droites, comme si leur 
fière attitude les avait gardées de l'écroule- 
ment 

XXX. 





PREMIERE PARTIE. — LE SIÈGE. 

La Reddition j 

Les Mères ij 

Le» Avant-postes ii 

Le) Dictateurs j^ 

Les Francs-tireurs 40 

Les Paysans à Paris 48 

. Les Palais d'été j^ 

I. L'Enfant espion 6} 

La Défense de Tarascon ^j 

Nos Pendules 87 

Le Prussien de Bélisaire 97 

Le Siégé de BerUn loj 

SECONDE PARTIE. — LA COMMUNE. 

Paysage d'insurrection , 119 

Le Jardin de la rue des Rosiers 127 



a04 TABLE. 

' Pages. 

III. Les Èviàth de Paris ; 133 

IV. Une Champignonnière de grands hommes 14a 

V. Rochefort et Rossignol 150 

VI. La Guérite ije 

VII. Les Tricoteuses 166 

VIII. Le Naufrage 175 

Un an db trouble 181 




PARIS. ~ j. CLAYK, IMPRIMEUR, 7, RUB SAINT-BBNOIT. — 149^,' 



1 



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DATE DUE 1 



































































































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STANFORD, CAUFORNIA 94305